Une rencontre avec la différence

19 juillet 2012 par - Spectacle vivant

par Daniel Larrieu, administrateur délégué à la Danse

On pense que celles et ceux qui écrivent la presse culturelle posent par leurs regards des repères plus ou moins critiques éclairant le public.  La coutume est d’en accepter le travail,  quelles que soient les blessures que la critique ouvre ou répare chez chacun. Depuis quelques années, avec la presse – nous parlons de la presse quotidienne qui dispose de peu d’espace – se pose le problème de la vision critique en matière chorégraphique. Sans rentrer dans le jugement du dernier article de Marie-Christine Vernay publié dans Libé du 12 juillet où s’égrainent les remarques « déceptives » sur trois spectacles du festival d’Avignon, je souhaite montrer ici combien la lecture d’une œuvre chorégraphique n’engage que son auteur ; combien il serait souhaitable que nous, auteurs et chorégraphes, puissions montrer l’épaisseur d’une sensation, la vibration d’un geste, l’accomplissement, un rituel, lorsque d’autres n’y voient rien. Nous laisserons à chacun la liberté de dire, de penser, d’écrire. Il s’agira ici de proposer une poétique du regard et de l’ouïe pendant que d’autres n’y verraient, n’entendraient aucun signe. La parole entre artistes serait là. Non pas pour défendre son propre travail – contre qui d’ailleurs ? – mais pour apporter d’autres visions, huiler la machine.

WETR – Régine Chopinot – Projet Cornucopiae et du Wetr – Cloître des Célestins – 16 juillet 2012.
Pour mémoire, ce projet rassemble les danseurs, chanteurs et musiciens Kanak de l’île de Lifou/ Drehu.
Convoquer l’invisible est une manière de chercher ailleurs des réponses que le visible ne donne pas. Il s’agit ici d’un rituel bien simple : être là bien vivant. L’Occident demande au miroir la réponse narcissique, là où ailleurs, le contact avec le vivant passe par la rencontre avec l’autre. Dans VERY WETR, Régine Chopinot commence par poser les conditions d’une rencontre avec la différence. Accord donné,  nous assistons à la mise en œuvre de soi à l’autre de l’autre à soi, de cette condition majeure et simple du danser ensemble. Avec soi, avec l’autre. Avec l’arbre, avec le vent.  Avec la terre dont nous sommes faits. Avec la condition de donner et de recevoir par le geste, de convoquer l’assemblée, sans confusion. Ce que nous sommes, ce que vous êtes. Et vous restez ce que vous êtes. J’existe comme je suis.

L’épaisseur du mystère agit sans qu’il soit vu mais entendu ; par l’oreille, pas seulement par les yeux.  J’ajouterais aussi, par le cœur. Cette joie tranquille, de danser, de chanter, qui passe des uns aux autres jusqu’à jouer au rebond d’une balle – dites sportivement ‘football’ – revient par la porte chorégraphique dans une danse virtuose du rebond et du passage de balle, sans opposition des un(e)s aux autres, sans but,  redonnant du sens au jeu, j’oserais au JE de chacun(e).

Ces chants, ces danses, cette posture, tout au long de VERY WETR, espace cerné par deux cerfs et les deux célèbres platanes du cloître des Célestins, lumière quasi invisible de Maryse Gautier, sol pigmenté d’ocre de gilles Seclin, laissant des traces sur les costumes de JP Gaultier. Des sons revenus de chorégraphiques anciennes… tous ces éléments, jusqu’au vent dans les arbres, sont un enchantement. Ce qui se passait sous mes yeux, dans mes oreilles,  dans mon cœur, un sentiment du vivant en soi. 
Souvent dans le travail de Régine Chopinot, l’écriture se déploie dans l’espace et la périphérie d’un lieu, une manière singulière de longer les territoires, jamais de s’y soumettre, de s’y confondre. Pas étonnant, à ce que Régine Chopinot puisse lire, dire, poser, déplacer les tabourets d’acier, se faire témoin du rituel auquel nous assistons. Accepter la distance. Une discrétion qui échappera à notre vision de voyeur – la vouloir dansante, s’y mêlant –.

Elle dansera aussi, mais tout aussi simplement, sans imitation, sans confusion, dans cet exil qui n’est pas isolement mais une activation ouverte et sans failles avec la vie. Trouver dans sa quête de trouver les conditions d’une rencontre  généreuse avec les autres danseurs. Gestes déliés déployés par une écoute de l’instant… Profonde et joyeuse aussi.

Remercions le vent qui déposa, brindilles et feuilles d’arbres au sol, pour permettre aux interprètes de les pousser de leurs gestes assurés et modestes, et de m’avoir permis de me souvenir de l’esprit VERY WETR découvert en moi, sourcils mobiles et heureux.

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