Être auteure de cirque en 2052, partie 6

1 novembre 2013 par - Arts du cirque

Par Philippe Goudard, administrateur cirque de la SACD en 2013…

Entretien d’anticipation (mais pas tant que ça !) avec Agathe Framery, auteure, artiste et productrice de cirque. Agathe sera parmi nous pendant 6 semaines, jusqu’au 1er novembre, le temps de livrer une vision claire et exhaustive sur les arts du cirque, leur passé, leur présent, leur avenir.

 

Partie 6 – UNE RÉVOLUTION SALUTAIRE

 

SACD : De nos entretiens précédents, je retiens que vous semblez assez critique quand aux politiques culturelles du XXe…

A. F. : C’est vrai que lorsqu’on regarde ce qui se passait à l’époque de mes grands parents et parents, on comprend qu’ils aient décidé de réagir. Au niveau créatif, technologique, de la production et dans le rapport à l’institution, il y avait de quoi : les évaluateurs n’étaient pas évalués et prétendaient tout régir, de la formation à la fin de carrière, dont ils se fichaient. Les auteurs de cirque, jeunes pas nécessité, s’entendaient dire qu’il fallait un turn over des artistes. Mais ils voyaient toujours les mêmes barons aux responsabilités. Un jour ils en ont eu assez ! Prescription, évaluation, décision, on ne sortait pas de ce système, qui prétendait continuer à prescrire quand il ne pouvait plus financer les ordonnances !

SACD : Comment cela a-t-il évolué ?

A. F. : Il a bien fallu que les artistes se retroussent les manches et inventent leur propre système. Après les événements, dans les années 2030 tout est reparti de zéro. Il n’y avait pas le choix et il a fallu se remettre à réfléchir rapidement. Le réseau Erasmus mundus  perfoming, dans lequel s’inscrivaient les filières de 2020 dont je vous ai parlé,  a été une première initiative déterminante, ainsi que le fait que n’y puissent enseigner que des artistes expérimentés. Le transfert d’expérience a été une sécurité pour les jeunes comme moi. L’intégration dans les processus de création et de diffusion des changements technologiques profonds dont nous avons parlé au début de cet entretien s’est généralisée. C’est à ce moment que les questions concernant une commercialisation  différente des œuvres, qui semblaient des élucubrations vingt ans plus tôt, sont venues occuper les esprits, à la SACD notamment. Il y a eu une mutation dans la conception, et surtout, dans la réalisation et la production des œuvres, un peu comme au milieu du XXe, avec Fluxus ou Kaprow : plus d’éphémère, plus de passager, de variété. Davantage de présence que de représentation, d’expérience partagée que d’expérience transmise,  de processus que de résultat, de manifestation que de signification ; non pas créer des objets, mais tester des propositions. Bannir les frontières, et surtout, déployer des images.

La réponse à la paupérisation a été la sortie du système institutionnel de nombreux artistes, et ce fut une chance. Les auto-entreprises, les micro-sociétés ont fleuri, il y a eu une explosion de propositions et dans le même temps un fléchissement du rôle du système institutionnel, qu’il soit central ou décentralisé. Il n’était plus sollicité, perdait pouvoir et emprise sur la création.

Les artistes des années 30 ont tout changé. Et nous avons repris le flambeau depuis. Passer d’une économie et d’une logistique du XIXe, chapiteau, monteurs, camions, animaux, et d’une idéologie impérialiste du genre tout État, ou Région, ou grande entreprise comme Barnum ou le Cirque du Soleil, à une pensée autre du cirque, est devenu une priorité. Afin de remettre l’échange au centre de notre art, de relier directement la transaction sensible acteur-spectateur et la transaction financière, de s’emparer des technologies, des structures hyper légères, des matériaux nouveaux, des circuits courts entre créateur et public, de se passer des décideurs devenus des ralentisseurs coûteux, de produire des spectacles modulables, adaptables, éco responsables hyper légers, fondés sur des technologies elles mêmes légères et à bas coûts, et donc développant une esthétique plus fluide, puis interculturelle. Mon séjour à l’École de Dakar a été formidable pour me perfectionner dans ces domaines. On est passé d’une exploitation des œuvres dans le circuit d’État ou décentralisé, lente et lourde, à un travail rapide, au coup par coup, en ignorant le système de diffusion calqué sur celui de distribution des hypermarchés de la fin du XXe.

Rompre avec le dévoiement progressif de la décentralisation culturelle et des crédits déconcentrés, hérités du XXe, et ses effets pervers, comme la mise en place d’un groupe tenant toute la formation et la diffusion des œuvres, fût une priorité. La grande distribution de l’art empochait les profits, justifiant la présence d’intermédiaires faisant taire la réflexion des créateurs et les détournant d’une révolution du corps et de l’art.  Aller jouer dans d’autres lieux et inventer de nouveaux circuits de production parallèle, en s’appuyant entres autres sur Internet. Accepter que la France ne pèse plus rien par rapport au Monde, et qu’en revanche l’Europe oui. Mais œuvrer pour une micro politique de résistance, de vigilance vis à vis du mandat européen dont on n’était pas dupe du fait qu’il soit piloté par les milieux d’affaires, qui menacent toujours les exceptions culturelles.

Je dirais pour paraphraser ce que j’ai lu autrefois dans le Grand atlas de l’archéologie que le fait d’asseoir la production et la diffusion des œuvres dans une quasi sédentarité, dans un modèle du genre des Compagnies d’état ou régionales, a en quelque sorte appauvri les artistes : en augmentant la charge de travail, en réduisant les territoires d’exploitation et donc les ressources, en augmentant le coût des productions.  Il apparaît que l’adoption d’une mode de création dépendant de la production est une réponse couteuse à une situation de crise. Au contraire une création mobile, itinérante et adaptable, autonome, n’était pas aussi incertaine qu’on l’avait cru ! Après tout c’est ce que pratiquaient les saltimbanques, rois de l’adaptation, depuis toujours!

Longtemps les numéros, la mobilité furent considérés comme ringards, réactionnaires. C’était vraiment une idée de prescripteur, absurde, comme si faire un clip ou un court métrage, écrire une nouvelle, ou une chanson, peindre une miniature, était ringard en soi. Un format est un format, et appelle un savoir faire. Décréter qu’un format est obsolète est vraiment une idée de non praticien. Et une prise de pouvoir, car pourquoi priver les jeunes virtuoses d’exprimer leur curiosité sur les formats courts ? Les inciter à lancer des collectifs, des compagnies, – c’était bien sûr le véritable but – visait seulement les placer dans la dépendance à un système pour le seul but de son entretien. Pour certains responsables, l’important  était que leur réseau, leur tuyauterie, soit pérenne. Et tant pis pour les artistes si cela consommait une énergie intellectuelle et créatrice énorme, ou devenait une force d’inertie paralysante, une entrave au développement.

En l’occurrence, ce manque de clairvoyance des décideurs fut dramatique pour beaucoup de jeunes artistes. L’entrée en jeu d’Internet appelait le format court, rapidité et adaptabilité, une autre perception du périmètre de la diffusion, et nombreux n’y étaient pas du tout formés.
Mais regardez : le système de production-diffusion encadrée s’est effondré, les artistes ont abandonné une loi unique qui prétendait régir leur vie, et la mobilité et la fluidité permises par les progrès techniques ont rendu sa viabilité et son dynamisme à la micro production artistique.

C’est en retrouvant notre indépendance et notre singularité que nos ainés et nous, avons pu évoluer avec notre propre vision du monde.

SACD : En fait, vous resituez votre art du cirque dans l’histoire avec un grand H et toutes ses composantes, sociales, économiques, culturelles… ?

A. F. : Oui, comment pourrions nous penser nous isoler de la vie du Monde, des sociétés ? L’homme a su s’adapter à la pression de la survie, du besoin de nourriture et de la démographie. Les évolutions techniques, scientifiques, sociales, démographiques, industrielles, financières, et de la pensée, ont toutes des connexions avec l’histoire de l’art et réciproquement. Pourquoi le cirque y échapperait-il ?  Au prétexte que d’autres seraient plus à même de penser à la place des artistes, qu’ils jugent incapables de réfléchir ? Quelle vision impérialiste ! Quand l’acrobate s’élance, que le jongleur lance son objet, il pense et vit comme les mathématiciens résolvant la théorie des trois corps ou les physiciens prévoyant les croisements des trajectoires de planètes. Les projets Voyager 1 et 2, ou Curiosity, qui débutèrent au début des années 1970 et se poursuivent encore, sont le fait d’un projet social qui touche plusieurs générations. L’expression d’une culture, du savoir et d’une pensée de toute une communauté, d’une soif d’exploration, comme l’ont été Carnac ou Stonehenge ou Le plus grand chapiteau du monde… Le cirque est une culture, dont témoigne le bâti, les arts du corps, les images, le langage. Il s’inscrit dans l’Histoire de l’humanité, et ses composantes sont présentes et évoluent à chaque étape de notre évolution, la révolution néolithique, l’apparition de l’écriture, la Renaissance, les révolutions industrielles, l’apparition des théories quantiques, des sciences cognitives, du Web… Penser et agir en remettant en question la forme, le sujet, les matériaux, n’est pas l’apanage des penseurs labellisés par les institutions, ou des avant-gardes, mais doit être le but de tout artiste.

« Le changement culturel peut succéder au changement économique, mais peut aussi le précéder et l’induire » a écrit l’archéologue Jacques Cauvin.

Face aux tensions issues des Événements, de l’explosion démographique et des bouleversements climatiques et écologiques, l’initiative des artistes n’est pas le résultat d’une pression du milieu, mais bien une création humaine.

Tout est énergie. Et l’énergie se fraye un chemin dans la matière et lui donne forme. L’artiste de cirque, qu’il lance un objet ou son propre corps, ne fait pas autre chose avec sa trajectoire que de tâcher s’inscrire dans le flux de la petite part de l’énergie dont il est dépositaire en ce monde. Et il en va de même pour sa vie, son entreprise et son œuvre. Il doit trouver le juste flux.
C’est ce que nous avons voulu changer et vivre pour notre cirque.

SACD : Qu’est-ce qui vous a incité, vous, les artistes, les auteurs, à cela ?

A. F. : Repenser le cirque pour repenser le monde. Apporter une alternative à la peur et à l’avidité, par la sérénité dans le risque et la beauté d’un geste désintéressé et juste. Pour quitter le malheur, être d’aplomb avec soi-même et replacer la beauté au cœur du monde.

Retrouvez la totalité de l’interview d’anticipation d’Agathe Framery :

 

Lire la partie 1 : Des origines aux supraconducteurs
Lire la partie 2 : L’heure des grandes mutations
Lire la partie 3 : Artiste de cirque au quotidien
Lire la partie 4 : L’effondrement d’un système
Lire la partie 5 : Une formation repensée
Lire la partie 6 : Une révolution salutaire

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