{"id":139,"date":"2010-06-15T14:47:02","date_gmt":"2010-06-15T13:47:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/?p=139"},"modified":"2011-09-13T13:22:38","modified_gmt":"2011-09-13T12:22:38","slug":"les-padox-a-la-prison-de-fresnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/2010\/06\/15\/les-padox-a-la-prison-de-fresnes\/","title":{"rendered":"Les Padox \u00e0 la prison de Fresnes"},"content":{"rendered":"<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-247\" style=\"margin-left: 4px; margin-right: 4px;\" title=\"Dominique Houdart\" src=\"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/wp-content\/uploads\/2010\/06\/houdart_dominique.jpg\" alt=\"\" width=\"100\" height=\"150\" \/>Lundi 17 mai 2010<\/strong><br \/>\nApr\u00e8s une longue pr\u00e9paration avec la responsable des relations entre le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Ivry-Antoine Vitez, Djamela, et l\u2019animateur de la prison de Fresnes, Romain, le directeur de la prison, le juge d\u2019application des peines, le directeur du SPIP, nous voil\u00e0 enfin \u00e0 la Maison d\u2019Arr\u00eat de Fresnes. Le projet est double, une semaine dans le quartier des femmes, avec un atelier Padox quotidien, et vendredi, restitution dans le couloir de d\u00e9tention de la prison, et ensuite nous abordons le quartier des hommes, avec des ateliers plus \u00e9tal\u00e9s dans le temps, et la r\u00e9alisation du spectacle \u00ab Padox Migrateur \u00bb qui sera pr\u00e9sent\u00e9 le 11 juin dans la chapelle de la prison pour les d\u00e9tenus, et le 12 juin au th\u00e9\u00e2tre d\u2019Ivry Antoine Vitez, pour la cl\u00f4ture de saison.<br \/>\nLe premier jour est important, la suite d\u00e9pendra de ce premier contact.<br \/>\nLe mat\u00e9riel est d\u00e9charg\u00e9 dans la cour de la prison, nous installons tout dans la cour de promenade, car nous n\u2019avons pas la possibilit\u00e9 de r\u00e9p\u00e9ter dans le couloir de d\u00e9tention. Mais pour avoir un lieu plus propice \u00e0 la concentration, on nous ouvre la \u00ab salle rose \u00bb, une cellule d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019animation.Les stagiaires arrivent, les personnalit\u00e9s \u00e9clatent aussit\u00f4t, entre Claudine, exub\u00e9rante, une croate qui ne parle pas fran\u00e7ais et reste dans son coin, une jeune Br\u00e9silienne, toute heureuse de voir que David, un membre de notre \u00e9quipe, parle br\u00e9silien, une guyanaise, Yuna, dont le corps danse en permanence, Euridice, cach\u00e9e sous une grande \u00e9charpe, Germaine, la plus \u00e2g\u00e9e, tr\u00e8s intimid\u00e9e, \u2026<br \/>\nPr\u00e9sentations, puis d\u00e9couverte de Padox : \u00e9tonnement, petit recul de certaines, embrassades de Claudine, bien sur, Jeanne et David expliquent le costume, on parle du personnage, de la technique, du projet, et toutes s\u2019habillent en Padox. Puis, en costume, nous traversons le couloir de d\u00e9tention, pour aller dans la cour de promenade. Padox d\u00e9ride les surveillantes, qui croient reconna\u00eetre certaines d\u00e9tenues \u00e0 leur gestuelle, un grand mouvement de sympathie de la part du personnel p\u00e9nitentiaire qui nous servira pour la suite.<br \/>\nCette cour de promenade est coup\u00e9e en deux.Une moiti\u00e9 sert r\u00e9ellement \u00e0 la promenade, c\u2019est un terrain de basket long\u00e9 par de l\u2019herbe rase, et au-del\u00e0, un mur surmont\u00e9 de barbel\u00e9s sans doute \u00e9lectrifi\u00e9s.Et de l\u2019autre cot\u00e9, le m\u00eame terrain mais l\u2019herbe est haute, ce coin ne doit pas servir\u2026 On imagine la jach\u00e8re, un temps d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un temps de l\u2019autre. Entre les deux terrain, une grille.<!--more--><br \/>\nNous commen\u00e7ons les exercices, cela se passe bien, quelques d\u00e9tenues nous observent en souriant \u00e0 la fen\u00eatre de leur cellule qui donne sur la cour, les surveillantes viennent jeter un \u0153il . Puis les Padox jouent une improvisation dirig\u00e9e, consistant \u00e0 cueillir des fleurs, dans la partie herbeuse. Cela devient tr\u00e8s beau, nos Padox apr\u00e8s une cueillette lente filent offrir les fleurs cueillies aux filles qui tournent dans la cour d\u2019en face.<br \/>\nElles \u00e9taient curieuses, elles sont touch\u00e9es.<br \/>\nJe demande \u00e0 l\u2019une d\u2019entre elles, grande, grave, sombre, si elle veut venir et mettre le costume de Padox. Elle me r\u00e9pond \u00ab Mon costume est d\u00e9j\u00e0 assez lourd \u00e0 porter \u00bb. Mais elle ajoute \u00ab Je vous regarde de la fen\u00eatre, et je viendrai voir le spectacle. \u00bb<br \/>\nDeux de nos stagiaires n\u2019ont pas pu faire cette sortie, appel\u00e9es au parloir. C\u2019est un moment bouleversant, l\u2019une ,Euridice, revient en pleurant, et dit que c\u2019est trop d\u2019\u00e9motion. Claudine en sort, r\u00e9volt\u00e9e, remont\u00e9e, \u00e9nerv\u00e9e. Demain en Padox elles entreront dans le jeu.<br \/>\nOn se quitte apr\u00e8s avoir racont\u00e9 la proposition de sc\u00e9nario, sur le th\u00e8me de la page blanche.<br \/>\nOn sent de l\u2019enthousiasme, le groupe est pr\u00eat \u00e0 se lancer dans l\u2019aventure d\u2019une cr\u00e9ation.<br \/>\nRemont\u00e9e au premier \u00e9tage, devant la porte de sa cellule, Euridice nous fait un signe et lance une touchant \u00ab Merci \u00bb<\/p>\n<p><strong>Mardi 18 mai 2010<\/strong><br \/>\nLe c\u0153ur joyeux, gonfl\u00e9s par le premier contact d\u2019hier, nous entrons dans la Maison d\u2019Arr\u00eat des Femmes. Pas de probl\u00e8me\u00a0 \u00e0 la barri\u00e8re, accueil agr\u00e9able au contr\u00f4le. Mais une fois dans l\u2019enceinte de la prison, cela se g\u00e2te. La surveillante en chef du couloir de d\u00e9tention n\u2019est pas celle qui avait \u00e9t\u00e9 si sympathique hier, elle fait sentir tout de suite son autorit\u00e9, appelle les filles avec beaucoup de retard. Tout le monde n\u2019est pas l\u00e0, une fille a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9e, on se r\u00e9jouit pour elle mais on aurait pu nous pr\u00e9venir, deux sont malades, et au moment o\u00f9 l\u2019\u00e9quipe est habill\u00e9e, la chef revient, et demande \u00e0 deux de nos stagiaires de filer pour une consultation hors de la prison, donc sans espoir de les revoir avant la fin de l\u2019atelier.\u00a0 Et ces pauvres filles, d\u00e9sol\u00e9es, n\u2019\u00e9taient m\u00eame pas au courant, ne savaient pas qui elles allaient voir. Lorsque j\u2019ose dire que c\u2019est un probl\u00e8me d\u2019animer une activit\u00e9 avec des sorties, des parloirs qui cassent le groupe et le travail, la chef me r\u00e9pond s\u00e8chement que c\u2019est pour leur sant\u00e9. Rien \u00e0 dire !.<br \/>\nL\u2019atelier commence, il en reste 3, alors David, et Corinne, une\u00a0 com\u00e9dienne stagiaire de la Compagnie s\u2019habillent en Padox, et compl\u00e8tent le groupe.<br \/>\nNous avan\u00e7ons la mise en sc\u00e8ne, sur le th\u00e8me de la page blanche, le groupe progresse bien, il y a une forte sensibilit\u00e9 et un sens du jeu \u00e9vident.<br \/>\nLe th\u00e8me parle de l\u2019angoisse de la page, de ce papier blanc sur lequel on se projette comme dans un autoportrait, au point que le livre de papier blanc se transforme en miroir, par lequel le regard de Padox communique avec le public. Nous sommes inspir\u00e9s pour ce th\u00e8me par des textes de G\u00e9rard L\u00e9pinois, qui fut \u00e0 l\u2019origine auteur des sc\u00e9narios des Padox, et dont Jeanne dira pendant la pr\u00e9sentation quelques aphorismes.<br \/>\nUne des filles, Claudine, me dit\u00a0 : \u00ab C\u2019est comme un proc\u00e8s d\u2019assise, toi, toute seule en face de cette foule de regards qui te d\u00e9visagent \u00bb\u00a0\u00a0 .<br \/>\nElles mettent de la gr\u00e2ce et de la po\u00e9sie dans le travail.<br \/>\nEn accord avec la chef, nous avons l\u2019autorisation d\u2019aller dans la cour de promenade \u00e0 3h20, quand toutes les promenades officielles sont termin\u00e9es. (Dommage, car les autres d\u00e9tenues ne nous verront pas).<br \/>\nSurprise, elle nous enferme dans la cour, et dit qu\u2019elle revient dans 10 minutes, et que si on veut rentrer, qu\u2019on fasse signe au mirador.<br \/>\n15 minutes, 20 minutes,, je fais des signes, je crie pour qu\u2019on nous ouvre. Au bout de 45 minutes, elle vient nous d\u00e9livrer, en me disant \u00ab cela ne sert \u00e0 rien d\u2019appeler, j\u2019avais des mouvements, ici c\u2019est une prison \u00ab .<br \/>\nRien \u00e0 dire.<br \/>\nL\u2019atelier se termine apr\u00e8s cette longue attente dehors, mais l\u2019ambiance est chaleureuse et complice avec nos trois Padox, nous avons v\u00e9cu de l\u2019int\u00e9rieur des brimades permanentes qui sont leur lot quotidien.<br \/>\nLe probl\u00e8me est que nous \u00e9tions livr\u00e9s \u00e0 nous m\u00eame et sous la d\u00e9pendance de la chef, Romain l\u2019animateur du SPIP n\u2019\u00e9tait pas avec nous, et impossible d\u2019entrer dans la prison avec nos portables, donc pas de communication possible avec lui.<br \/>\nDans la cour, les filles ont cueilli des fleurs et les ram\u00e8nent dans leur cellule.<br \/>\nLes fleurs de Fresnes<br \/>\nLa chef a fait semblant de ne pas nous voir partir et n\u2019a pas r\u00e9pondu \u00e0 nos saluts.<\/p>\n<p><strong>Mercredi 19 mai 2010 <\/strong><br \/>\n\u00c0 l\u2019atelier, nous retrouvons nos trois fid\u00e8les. En nous apprenons qu\u2019Euridice a un parloir \u00e0 3 heures, il est 2 heures), donc qu\u2019elle ne viendra pas, que Germaine ne viendra pas, elle a une grosse d\u00e9prime.<br \/>\nClaudine a convaincu 3 copines de venir, elles sont volontaires\u2026 mais la chef nous dit qu\u2019elle ne sont pas inscrites. Et Romain n\u2019est pas avec nous pour faire le lien avec l\u2019administration. Alors ces volontaires restent \u00e0 se morfondre dans leur cellule, et nous travaillons avec nos 3 Padox.<br \/>\nAvec notre \u00e9quipe, on passe \u00e0 5, et la r\u00e9p\u00e9tition commence : en deux heures, nous arrivons \u00e0 monter l\u2019ensemble de la pr\u00e9sentation, les filles sont attentives, dou\u00e9es, expressives.<br \/>\nRendez vous demain ? Eh bien non, car deux d\u2019entre elles ont CAP, Commission d\u2019Application des Peines, c\u2019est naturellement important et obligatoire.<br \/>\nDonc on ne se retrouvera que vendredi, pour une heure de r\u00e9p\u00e9tition, avant la pr\u00e9sentation de notre page blanche.<br \/>\nEn sortant, notre petite Br\u00e9silienne, Julia, est appel\u00e9e par la surveillante pour aller transporter des colis.\u00a0 Elle sort, revient rev\u00eatu d\u2019une blouse bleue, et suivie par une gardienne, fait deux ou trois transports, de la cour d\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Et tout d\u2019un coup, elle ne nous conna\u00eet plus, son regard est fixe, grave, comme si une barri\u00e8re entre nous s\u2019\u00e9tait referm\u00e9e.<br \/>\nElle a 34 ans, 3 enfants,\u00a0\u00a0 et son fils de 17 ans vient d\u2019avoir un enfant. Grand-m\u00e8re \u00e0 34 ans.<br \/>\nOn imagine bien pourquoi elle est l\u00e0, mule, transport de drogue.\u00a0 Quand elle sortira d\u2019ici, elle se retrouvera en prison au Br\u00e9sil. C\u2019est une fille tr\u00e8s dou\u00e9e, elle a un sens de la com\u00e9die et du jeu. Elle pense qu\u2019elle suivra un atelier-marionnette au Br\u00e9sil, en prison.<br \/>\nYuna, la Guyanaise, est l\u00e0 pour les m\u00eames raisons \u00ab pour quelques grammes de coca\u00efne\u2026) Ironie du sort, elle vient de Cayenne, mais son bagne est \u00e0 Fresnes.<\/p>\n<p><strong>Jeudi 20 mai 2010<\/strong><br \/>\nDonc ce matin, le travail avec les femmes est annul\u00e9, mais cet apr\u00e8s-midi nous commen\u00e7ons l\u2019atelier \u00e0 la Maison d\u2019Arr\u00eat des hommes.<br \/>\nEntr\u00e9e pas aussi simple que chez les femmes, nous ne pouvons pas p\u00e9n\u00e9trer avec le v\u00e9hicule et la remorque dans la cour, on a m\u00eame du mal \u00e0 s\u2019arr\u00eater devant l\u2019entr\u00e9e car des groupes de policiers arm\u00e9s et v\u00eatus de gilets pare-balles partent pour, pensons nous, le proc\u00e8s Colonna.<br \/>\nIl faut donc d\u00e9charger tous les costumes, le mat\u00e9riel de jeu, passer tout cela sous le portique et le tapis roulant de l\u2019entr\u00e9e normale, puis avec des chariots, nous v\u00e9hiculons tout cela dans les couloirs, les tr\u00e8s longs couloirs des trois sections.<br \/>\nLe gardien chef est de mauvais poil, il ne veut pas que nous allions directement dans la chapelle, notre lieu de travail, pour installer le mat\u00e9riel, car il n\u2019a pas de gardien pour nous ouvrir, nous devons aller dans la section 1 r\u00e9cup\u00e9rer les d\u00e9tenus. Romain, qui heureusement est avec nous, va les chercher un \u00e0 un.<br \/>\nNous poirotons,au milieu des cris des surveillants du brouhaha g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019ambiance est tendue, \u00e9lectrique, rien \u00e0 voir avec le quartier des femmes beaucoup plus calme. Ils arrivent, ils sont enferm\u00e9s dans des salles d\u2019attente, tr\u00e8s serr\u00e9s. Ils ont l\u2019air renfrogn\u00e9s, ne disent pas bonjour, ne nous regardent m\u00eame pas.<br \/>\nEnfin, au bout d\u2019une demi-heure, nous partons ensemble vers la Chapelle. Le surveillant qui les accompagne les oblige \u00e0 marcher en file le long du mur.Ils passent un portique, la canne anglaise d\u2019un des d\u00e9tenus sonne\u2026<br \/>\nEnfin dans la chapelle, au fin fond de la 3e section. Et on commence, discours de Romain, de Djamela, puis nous nous pr\u00e9sentons. Et David arrive en Padox, ,\u00a0 aussit\u00f4t c\u2019est la d\u00e9tente, ces mines renfrogn\u00e9es s\u2019ouvrent, ils sourient, s\u2019\u00e9tonnent, s\u2019int\u00e9ressent. Le personnage leur plait indiscutablement. David, finement, va s\u2019asseoir aupr\u00e8s de C\u00e9dric, une forte t\u00eate qui se met \u00e0 part, et l\u2019entra\u00eene gentiment \u00e0 regagner le groupe dans les gradins.<br \/>\nIls se pr\u00e9sentent, l\u2019ambiance est d\u00e9tendue, on plaisante, je leur raconte l\u2019ensemble du projet, l\u2019histoire de Padox Migrateur, qui semble les toucher.<br \/>\nEnfin apr\u00e8s une pose cigarette (attention, pas de chichons, sinon l\u2019atelier risque de s\u2019arr\u00eater), ils commencent \u00e0 s\u2019habiller.Et les premiers exercices sont concluants, improvisations individuelles, exercices dirig\u00e9s au talkie-walkie, ils enl\u00e8vent le costume, c\u2019est gagn\u00e9. \u00c0 part un, qui nous dit que ce n\u2019est pas son truc, les autres marquent r\u00e9ellement de l\u2019enthousiasme, le fait de jouer sous le masque leur plait et les d\u00e9contracte. Et Aim\u00e9 nous confie que Padox lui fait tout oublier, qu\u2019il se sent un autre.<br \/>\nTr\u00e8s vite nous avons appris les pr\u00e9noms, l\u2019un d\u2019entre eux, Mostepha, me dit que cela forme une famille.<br \/>\nPendant tout le travail, le surveillant est rest\u00e9 assis en haut des gradins, pr\u00e8s du t\u00e9l\u00e9phone, et n\u2019a pas jet\u00e9 le moindre regard sur l\u2019atelier.<br \/>\nIl faut rentrer, on se regroupe dans le couloir de sortie, mais nous sommes bloqu\u00e9s par une immense clameur de chahut, encore de l\u2019attente, enfin on rentre, avec un arr\u00eat devant la premi\u00e8re section sud, on se serre chaleureusement la main, C\u00e9dric le plus agit\u00e9, trouve que le couple que nous formons avec Jeanne est \u00ab mignon \u00bb. On se dit \u00e0 mardi.<br \/>\nDemain on revoit les femmes, pour pr\u00e9senter le court spectacle r\u00e9p\u00e9t\u00e9 en 3 s\u00e9ances.<br \/>\nC\u2019est incroyable d&rsquo;observer la transformation de leurs visages. Dans l\u2019espace p\u00e9nitentiaire, ils sont gris, ferm\u00e9s sans communication. D\u00e8s que l\u2019atelier commence, on les d\u00e9couvre, ils s\u2019ouvrent.<\/p>\n<p><strong>Vendredi 21 mai 2010<\/strong><br \/>\nRetour \u00e0 la Maison d\u2019arr\u00eat des femmes pour la derni\u00e8re s\u00e9ance, la restitution. Tout d\u2019abord, une bonne surprise, Euridice, charmante camerounaise, qui n\u2019avait pas pu suivre le travail, sans arr\u00eat appel\u00e9e au parloir, ou en consultation, nous rejoint. Alors, la derni\u00e8re r\u00e9p\u00e9tition avant la s\u00e9ance publique lui est consacr\u00e9e. Elle comprend vite le sc\u00e9nario, joue avec intelligence, et l\u00e0 voil\u00e0 embarqu\u00e9e.<br \/>\nLes techniciens du th\u00e9\u00e2tre d\u2019Ivry sont venus le matin installer les lumi\u00e8res et l\u2019\u00e9clairage, un rideau de fond rouge fait un peu oublier le couloir de d\u00e9tention au bout duquel nous jouons.Les d\u00e9tenues arrivent, nombreuses, au moins la moiti\u00e9 sont venues voir les Padox. La repr\u00e9sentation se d\u00e9roule pour le mieux, et \u00e0 la fin, une rencontre avec le public s\u2019improvise, c\u2019est un moment important pour les 4 d\u00e9tenues qui ont particip\u00e9 \u00e0 l\u2019atelier, elles disent ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 le travail, les autres ont r\u00e9ellement appr\u00e9ci\u00e9, et le leur disent, les questions sont souvent fortes : par exemple je leur ai demand\u00e9 d\u2019 \u00e9crire \u00ab je suis \u00bb sur des feuilles blanches et ensuite les spectateurs devaient compl\u00e9ter. Une femme d\u2019origine basque a bien analys\u00e9 la chose, en disant qu\u2019elles ne sont qu\u2019un num\u00e9ro d\u2019\u00e9crou, qu\u2019elles perdent dans ce lieu leur personnalit\u00e9, et ce \u00bb je suis \u00bb l\u2019a beaucoup touch\u00e9e.<br \/>\nPlusieurs regrettent de ne pas avoir particip\u00e9 \u00e0 l\u2019atelier, aimeraient devenir Padox, ici ou ailleurs. Beaucoup viennent nous embrasser avant de regagner les \u00e9tages.<br \/>\nEuridice sortira bient\u00f4t de prison, elle est l\u00e0 par erreur, c\u2019est au moins ce qu\u2019elle nous dit, une usurpation d\u2019identit\u00e9, elle passait ses journ\u00e9es \u00e0 pleurer, ne comprenant pas ce qui lui arrive, l\u2019atelier lui a fait du bien, elle retournera tr\u00e8s vite chez elle, mais elle viendra nous revoir au Th\u00e9\u00e2tre d\u2019Ivry le 12 juin, o\u00f9 nous jouons avec les d\u00e9tenus hommes \u00ab Padox Migrateur \u00bb.<br \/>\nJeanne avait pr\u00e9par\u00e9 une tarte, que nous mangeons apr\u00e8s les rangements avec nos Padox de Fresnes, \u00e9mus de se quitter, elles gardent les livres blancs avec lesquels elles jouaient, et demandent les signatures et un mot de toute l\u2019\u00e9quipe. C\u2019est troublant de se s\u00e9parer comme cela. Euridice nous quitte en disant : \u00ab, Je retourne dans ma chambre \u00bb. Claudine la reprend, \u00ab Non, ta cellule, mais au d\u00e9but je disais comme toi \u00bb.<br \/>\n\u00c0 bient\u00f4t, Euridice, continue \u00e0 dire \u00ab ma chambre \u00bb, cette \u00e9preuve se termine, pour Yuna aussi, et la charmante Julia, la jeune grand m\u00e8re de 34 ans, r\u00e9sign\u00e9e, travailleuse, qui a beaucoup aid\u00e9 \u00e0 installer les accessoires, attend son transfert au Br\u00e9sil. Ce soir, en \u00e9crivant ces lignes, je pense \u00e0 elles dans leur \u00ab chambre \u00bb.<\/p>\n<p><strong>mardi 25 mai 2010<\/strong><br \/>\nLes ateliers se poursuivent maintenant \u00e0 la Maison d\u2019Arr\u00eat des Hommes, mais seulement 2 fois par semaine, le mardi et le jeudi, jusqu\u2019au spectacle le 11 juin dans la prison, et le 12 au th\u00e9\u00e2tre d\u2019Ivry.Apr\u00e8s le premier contact la semaine derni\u00e8re, nous retrouvons une partie de l\u2019\u00e9quipe, 6 sur 12, dont deux qui n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0 jeudi dernier. Les autres sont en parloir, Justin a perdu sa carte et le surveillant ne veut pas le laisser sortir.Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 13h30, ce n\u2019est qu\u2019une heure plus tard que nous pouvons quitter la section 1 Nord. Une heure d\u2019attente, pendant un bon moment, on nous annonce que la section est bloqu\u00e9e, tous les mouvements sont interdits\u2026 et l\u2019on ne saura jamais pourquoi. Romain part les r\u00e9cup\u00e9rer un par un , Eric est occup\u00e9 \u00e0 dealer dans les couloirs et se ne descend pas.. Le manque de personnel fait qu\u2019il faut attendre qu\u2019un surveillant soit libre pour nous accompagner. Notre groupe se met en marche toujours en longeant le mur en ce qui les concerne, vers la chapelle. Romain nous laisse avec eux et avec un surveillant plus ouvert, qui regarde le travail en souriant parfois.<br \/>\nDans la chapelle, nous initions rapidement les deux nouveaux, Herv\u00e9 et Souleymane, et nous commen\u00e7ons la mise en place du spectacle. Ils sont tout d\u2019un coup concentr\u00e9s, attentifs, curieux, physiquement dou\u00e9s, on utilise les talents de danseur et de percussionniste de Douta, l\u2019histoire les int\u00e9resse, et\u00a0 comme nous n\u2019avons plus que 1h30 de travail, cela passe tr\u00e8s vite. Avant de repartir, la sacro-sainte pose cigarette, et je parle dans un coin avec C\u00e9dric, que tout le monde consid\u00e8re comme un agit\u00e9 : il est calme, me parle de sa m\u00e8re, de sa femme, de son b\u00e9b\u00e9 qui vient de na\u00eetre, pour lui l\u2019enjeu est important, montrer le spectacle \u00e0 sa m\u00e8re est un objectif majeur, il me parle de la cit\u00e9 dans laquelle il vit \u00e0 Lyon\u2026 Ce n\u2019est plus le m\u00eame, il me confie qu\u2019il aimerait continuer le th\u00e9\u00e2tre, qu\u2019il se sent un autre homme. Plusieurs me font cette remarque, tout est loin en Padox, la d\u00e9tention, les brimades, mais aussi ce bruit infernal des couloirs, les hurlements des surveillants d\u2019un \u00e9tage \u00e0 l\u2019autre, le fracas des portes lorsqu&rsquo;un d\u00e9tenu est \u00e9nerv\u00e9, le mouvement incessant. L\u00e0, ils sont concentr\u00e9s,, s\u00e9rieux appliqu\u00e9s. C\u2019est de bon augure.<br \/>\nEn sortant, par la fen\u00eatre, on aper\u00e7oit le mitard. \u00ab Le ch\u00e2teau \u00bb disent-ils.<br \/>\nNous insistons aupr\u00e8s d\u2019eux pour qu\u2019ils programment leurs parloirs en tenant compte de l\u2019atelier. Ils ont eu chaud en Padox, il serait souhaitable qu\u2019ils puissent prendre une douche. Mais elles sont limit\u00e9es \u00e0 deux par semaine. J\u2019en ferai la demande \u00e0 Romain, sans grand espoir. Au moins quelques bouteilles d\u2019eau\u2026<\/p>\n<p><strong>Jeudi 27 mai 2010 <\/strong><br \/>\nL\u2019atelier a maintenant pris son rythme de croisi\u00e8re, 9 d\u00e9tenus sont pr\u00e9sents, il en manque 3, un qui est inscrit mais qu\u2019on a jamais vu, et deux pour lesquels nous ne savons pas pourquoi ils ne sont pas l\u00e0. Et pourtant ce sont deux \u00e9l\u00e9ments importants, Mostepha et C\u00e9dric. Impossible d\u2019avoir une explication de leur absence. Esp\u00e9rons les pour la prochaine fois, car le travail avance \u00e0 grande vitesse, nos gars sont compl\u00e8tement plong\u00e9s dedans, la concentration est extr\u00eame, et le moment de repos est un temps d\u2019\u00e9change tr\u00e8s agr\u00e9able. Aujourd\u2019hui, on parle des retraites, puisque c\u2019est le jour de mobilisation des syndicats.<br \/>\nHerv\u00e9, jusque-l\u00e0 r\u00e9serv\u00e9, nous dit qu\u2019il viendra volontiers \u00e0 un nouveau stage Padox quand il sortira en Octobre. Et tous s\u2019int\u00e9ressent aux spectacles de la Compagnie, \u00e0 nos ateliers scolaires. L\u2019\u00e9quipe est maintenant tr\u00e8s efficace, et le spectacle s\u2019annonce bien.<br \/>\nEt puis, chance, le surveillant s\u2019int\u00e9resse au travail, le suit avec attention, vient avec nous partager les chouquettes apport\u00e9es par Jeanne, et dit \u00e0 Djamela qu\u2019il viendra volontiers voir la repr\u00e9sentation \u00e0 Ivry. L\u2019attitude du surveillant change tout, on a tous oubli\u00e9 la prison pendant 2 heures. \u00c0 mardi !<\/p>\n<p><strong>Mardi 2 juin 2010<\/strong><br \/>\nCe n\u2019est vraiment pas facile de travailler en prison.Nous d\u00e9pendons de tellement de choses, la bonne ou mauvaise volont\u00e9 des uns, par exemple la semaine derni\u00e8re nous avons apport\u00e9 quelques bouteilles d\u2019eau, il fait tellement chaud dans les Padox, et aujourd\u2019hui, un surveillant \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des sections nous refuse le passage pour l\u2019eau. Alors que, au portillon d\u2019entr\u00e9e de la prison, Jeanne a fait passer une bo\u00eete de g\u00e2teaux secs, apr\u00e8s un refus, la surveillante a accept\u00e9 de les laisser passer.<br \/>\nEt puis il y a ces blocages permanents, incompr\u00e9hensibles pour nous. Ce qui fait que nos stagiaires se sont trouv\u00e9s enferm\u00e9s dans la salle d\u2019attente une bonne demi-heure, avant qu\u2019on puisse aller ensemble dans la chapelle. Pourquoi ? On ne saura jamais.<br \/>\nEt puis, Mostepha manque \u00e0 l\u2019appel, on nous dit qu\u2019il travaille aux cuisines.<br \/>\nL\u2019atelier commence, et soudain il nous rejoint. Romain a r\u00e9ussi \u00e0 le sortir d\u2019un lieu o\u00f9 son travail \u00e9tait termin\u00e9 \u00e0 14h, mais la r\u00e8gle est qu\u2019il doit y rester jusqu\u2019\u00e0 17h.<br \/>\nRomain, il vit en permanence la mission impossible, aller chercher les gars dans les cellules, essayer que l\u2019effectif soit au complet, ce qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 le cas.<br \/>\nAujourd\u2019hui il en manque deux, c\u2019est la moyenne.<br \/>\nEt C\u00e9dric nous dit que la semaine derni\u00e8re, le surveillant n\u2019a pas voulu qu\u2019il vienne avec nous.<br \/>\nAlors, attention, il nous dit cela, mais il faut \u00eatre prudent, nous sommes facilement instrumentalis\u00e9s. C\u2019est d\u00e9licat, nous ne devons pas prendre parti. Mais parfois, il y a de quoi r\u00e2ler\u2026 On a bien compris que ce n\u2019est pas la bonne m\u00e9thode.<br \/>\nL\u2019\u00e9quipe est toujours motiv\u00e9e. Ils ne savent pas encore s\u2019ils pourront tous sortir, nous, nous savons que le juge, Monsieur Bouvier, un juge appr\u00e9ci\u00e9 par tous nos stagiaires, a donn\u00e9 son accord pour l\u2019\u00e9quipe enti\u00e8re. Mais cela doit leur \u00eatre notifi\u00e9 par l\u2019administration.<br \/>\nDemain heureusement il n\u2019y a pas d\u2019atelier. Chance, car c\u2019est un jour de gr\u00e8ve des gardiens.<br \/>\nAlors, on se retrouvera jeudi, ils donneront tous les coordonn\u00e9es des familles \u00e0 Djamela pour qu\u2019elle les invite a passer la journ\u00e9e avec nous, de 14hau soir, lors de la repr\u00e9sentation \u00e0 Ivry.<\/p>\n<p><strong>Jeudi 3 juin 2010<\/strong><br \/>\nMerveille, toute l\u2019\u00e9quipe est l\u00e0, mais il faudra attendre longtemps avant qu\u2019une surveillante soit d\u00e9sign\u00e9e pour nous accompagner.Alors, en attendant ; ils sont confin\u00e9s dans la salle d\u2019attente, et le temps passe. Je les trouve pourtant tr\u00e8s calmes au moment o\u00f9 nous pouvons enfin sortir de la division et nous acheminer vers la chapelle, eux toujours en file le long du mur.<br \/>\nTiens, aujourd\u2019hui, on a pu apporter de l\u2019eau. En arrivant dans la Chapelle, catastrophe, la salle a servi pour la f\u00eate des m\u00e8res, et toutes nos affaires ont \u00e9t\u00e9 entass\u00e9es dans la pi\u00e8ce qui est en arri\u00e8re sc\u00e8ne, les costumes sont m\u00e9lang\u00e9s, et nous perdons beaucoup de temps \u00e0 reconstituer le costume de chacun.Avant cela, Claude Charamathieu, le directeur du SPIP, leur explique dans quelles conditions ils pourront sortir le 12 juin. La bonne nouvelle, c\u2019est que tous, sans exception, ont eu leur permission de sortie. C\u2019est fondamental pour le travail de l\u2019\u00e9quipe et pour l\u2019humeur du jour.<br \/>\nApr\u00e8s tant de temps perdu, une heure, nous d\u00e9marrons la r\u00e9p\u00e9tition. Cela se d\u00e9roule bien, certains sont m\u00eame tr\u00e8s appliqu\u00e9s et s\u2019engagent dans le jeu. C\u2019est la premi\u00e8re r\u00e9p\u00e9tition avec le costume complet, y compris la t\u00eate. Les deux premiers tableaux sont r\u00e9gl\u00e9s, le troisi\u00e8me est encore \u00e0 travailler.<br \/>\nDe plus en plus, nos gars sont chaleureux, expriment leur plaisir, et au moment de se quitter l\u2019un d\u2019entre eux, Ahmed, propose m\u00eame de venir aider lors du montage de lundi prochain.<br \/>\nH\u00e9las cela ne sera pas possible, on ne peut pas les mettre en contact avec des outils. Dommage, mais cette proposition nous a beaucoup touch\u00e9s. Plus on avance, plus on est heureux de travailler avec eux, avec ces personnalit\u00e9s tr\u00e8s diff\u00e9rentes<br \/>\nLundi prochain, nous installons le d\u00e9cor, les \u00e9clairages et le son, et il aura encore deux r\u00e9p\u00e9titions avec le mat\u00e9riel avant la repr\u00e9sentation dans la prison.<\/p>\n<p><strong>Lundi 7 juin 2010<\/strong><br \/>\nJourn\u00e9e d\u2019installation du d\u00e9cor, des \u00e9clairages et du son. Sans les d\u00e9tenus. Entrer du mat\u00e9riel dans une prison, surtout un mat\u00e9riel aussi h\u00e9t\u00e9roclite, est une aventure. Par chance, la porte-chantier n\u2019est pas encombr\u00e9e, et nous passons les premiers. Chaque fois, longue attente, pour qu\u2019on vienne nous ouvrir, puis, apr\u00e8s le d\u00e9chargement, un surveillant examine tout le mat\u00e9riel. L\u2019examen commence, tr\u00e8s m\u00e9ticuleux, puis il s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, tellement la liste est longue, digne d\u2019un catalogue \u00e0 la Pr\u00e9vert.<br \/>\nEn attendant l\u2019ouverture de la porte pour acc\u00e9der au camion, nous avons le temps de voir une sc\u00e8ne insolite : \u00e0 la fen\u00eatre d\u2019une cellule, un d\u00e9tenu nourrit des pigeons qui viennent en grand nombre. Il leur jette du pain, de gros morceaux tombent dans la cour, certains pigeons restent sur le bord de la fem\u00eatre, attendant la suite en voltigeant, d\u2019autres foncent r\u00e9cup\u00e9rer les morceaux au sol. Et soudain arrive un gros rat, qui va se servir, prend sa part, sans affolement des pigeons qui ne bougent pas, et il repart en trottinant.<br \/>\nFin de la sc\u00e8ne, le d\u00e9tenu jette une bassine d\u2019eau pour nettoyer le bord de la fen\u00eatre plein de fientes de pigeons, les volatiles disparaissent. Un temps sans rien, puis le rat revient en trottinant, v\u00e9rifier qu\u2019il ne reste rien. On dirait la r\u00e9incarnation d\u2019un surveillant qui vient faire une ronde ultime.Les oiseaux se sont envol\u00e9s.<br \/>\nLa Chapelle n\u2019est pas le th\u00e9\u00e2tre id\u00e9al, mais avec l\u2019aide de trois techniciens d\u2019Ivry, nous passons la journ\u00e9e \u00e0 am\u00e9nager la sc\u00e8ne. C\u2019est pr\u00eat pour demain.<\/p>\n<p><strong>Mardi 8 juin 2010<\/strong><br \/>\nLa mise en route des r\u00e9p\u00e9titions est de plus en plus probl\u00e9matique. Lorsque nous arrivons dans la premi\u00e8re division pour r\u00e9cup\u00e9rer notre \u00e9quipe, subitement la division est bloqu\u00e9e, et l\u2019on nous demande m\u00eame de sortir. Une tension r\u00e8gne dans les couloirs.Puis nous voyons nos gars, arriver, ils sont enferm\u00e9s dans une salle d\u2019attente, on nous \u00e9loigne \u00e0 nouveau, blocage g\u00e9n\u00e9ral, et par les grilles du couloir central, nous voyons passer trois surveillants harnach\u00e9s en Robocop, avec casques, \u00e9paulettes et genouill\u00e8res, gilets pare balle, bouclier, ils traversent la division. Puis un bon moment plus tard, ils repassent, et l\u2019attente se poursuit. On apprend qu\u2019un d\u00e9tenu intern\u00e9 le jour m\u00eame avait fait une crise violente, s\u2019\u00e9tait jet\u00e9 contre le mur, bless\u00e9, qu\u2019il fallait le ma\u00eetriser. Bref, dans ces cas-l\u00e0, la prison se bloque, les activit\u00e9s sont suspendues, et ce n\u2019est qu\u2019une heure plus tard que nous pouvons d\u00e9marrer les r\u00e9p\u00e9titions. Nous obtenons de surveillants compr\u00e9hensifs qu\u2019on prolonge un peu l\u2019atelier.<br \/>\nIl nous manque deux personnes, l\u2019un est en commission de r\u00e9visions des peines, l\u2019autre Mostepha, dans l\u2019agitation g\u00e9n\u00e9rale, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par Romain. Alors, nous devons faire des remplacements, encore une perte de temps.<br \/>\nC\u2019est la premi\u00e8re, et avant derni\u00e8re r\u00e9p\u00e9tition dans le d\u00e9cor.<br \/>\nLes gars sont motiv\u00e9s comme ils le disent, \u00ab \u00e0 fond dedans \u00bb, ils admirent la voix de Jeanne \u00ab, elle assure ! \u00bb, ils sont plong\u00e9s dans la travail avec un grand s\u00e9rieux.<br \/>\nDjamela a appel\u00e9 les familles pour les inviter au spectacle \u00e0 Ivry : h\u00e9las, beaucoup n\u2019ont pas de famille \u00e0 proximit\u00e9. Certaines feront un long p\u00e9riple pour voir la repr\u00e9sentation, 300 kilom\u00e8tres. La compagne de C\u00e9dric a annonc\u00e9 qu\u2019elle passera l\u2019apr\u00e8s midi mais avec son b\u00e9b\u00e9 devra partir sans assister au spectacle . Nous ne lui dirons pas, il est tr\u00e8s fragile, cela risque de le d\u00e9mobiliser.<br \/>\nLorsque nous abordons dans la r\u00e9p\u00e9tition la sc\u00e8ne ou les immigr\u00e9s sans papiers sont arret\u00e9s par la police, lorsque j\u2019annonce la fouille au corps, d\u2019instinct ils l\u00e8vent les bras\u2026 Puis Jeanne dit le texte des flics \u00ab sale rebeu, retourne chez toi \u00bb , \u00ab auvergnat, met ta casquette \u00e0 l\u2019endroit \u00bb, et autres gentillesses, nos Padox nous demandent de modifier le texte, pensant que cela sera mal per\u00e7u dans la Prison.<br \/>\nAim\u00e9 emporte le texte de Jeanne, il va le corriger. Nous voil\u00e0 en pleine auto-censure. Jeanne esp\u00e9rait recueillir des expression v\u00e9cues par eux, au contraire ils vont \u00e9dulcorer le vocabulaire.<br \/>\nDerni\u00e8re r\u00e9p\u00e9tition jeudi. Pourvu que nous ne subissions pas de tels retards, notre atelier a, depuis le d\u00e9but, \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement \u00e9court\u00e9.<\/p>\n<p><strong>jeudi 10 juin 2010<\/strong><br \/>\nNous avions pr\u00e9vu 7 s\u00e9ances de travail de 2 heures. Mais les difficult\u00e9s inh\u00e9rentes au lieu carc\u00e9ral ont pratiquement r\u00e9duit de moiti\u00e9 le temps de formation.r\u00e9sultat, il nous manque quelques jours pour \u00eatre fin pr\u00e8s, et la pr\u00e9sentation dans la Chapelle c\u2019est demain. L\u2019\u00e9quipe a fait ce qu\u2019elle pouvait, mais le fait de n\u2019avoir eu toute la distribution un seul jour est un handicap s\u00e9rieux. Alors que sera demain ? Seront-ils au complet ? Nous avons pass\u00e9 notre temps \u00e0 remplacer l\u2019un ou l\u2019autre, cela cr\u00e9e de la confusion dans les esprits. Et nous n\u2019aurons eu qu\u2019une seule r\u00e9p\u00e9tition en lumi\u00e8re, avec deux absents. Il va falloir jouer serr\u00e9.<br \/>\nLes stagiaires ont corrig\u00e9 le texte de Jeanne concernant l\u2019arrestation des sans papiers par la police. Nous pensions qu\u2019ils allaient l\u2019\u00e9dulcorer : pas du tout, ils l\u2019ont simplement mis au point, rempla\u00e7ant par exemple \u00ab fouille au corps \u00ab\u00a0 par \u00ab palpation \u00bb. Et remarque tr\u00e8s juste, ils ne veulent pas qu\u2019on dise \u00ab\u00a0rebeu \u00bb mais \u00ab Padox \u00bb, pensant que c\u2019est une injure dans la bouche des flics. Bien vu.<br \/>\nNous souffrons pour eux, car la chaleur dans les Padox les mets en nage, et la douche est rare.<br \/>\nCorinne, Ga\u00eblle et Sarah, des vraies com\u00e9diennes, sont venues \u00e0 la rescousse compl\u00e9ter l\u2019effectif, car 10 Padox est un nombre insuffisant pour jouer le sc\u00e9nario.<br \/>\nLes proc\u00e9dures d\u2019entr\u00e9e et de sortie des d\u00e9tenus sont\u00a0 tr\u00e8s diff\u00e9rentes d\u2019un jour \u00e0 l\u2019autre. Le surveillant qui est venu nous ouvrir \u00e0 la fin de la s\u00e9ance, les comptait sans arr\u00eat, a fait l\u2019appel, ne voulait pas que nous marchions ensemble \u00ab on pourrait vous confondre \u00bb. Ben oui !<br \/>\nA demain. On se serre la main, chaleureusement.<\/p>\n<p><strong>Vendredi 11 juin 2010 <\/strong><br \/>\nNous avions pr\u00e9vu d\u2019arriver t\u00f4t pour l\u2019installation et les derni\u00e8res consignes. Nos Padox ne sont arriv\u00e9s qu\u2019\u00e0 13h45 alors que le spectacle \u00e9tait annonc\u00e9 \u00e0 14h, mais ils \u00e9taient pratiquement tous r\u00e9solus, bien concentr\u00e9s, et \u00e0 part deux d\u2019entre eux qui avaient abus\u00e9 de la fumette (c\u2019est fou ce que le H est pratiqu\u00e9 en d\u00e9tention), et qui r\u00e9agissaient avec retard, le spectacle s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 le mieux possible, et pourtant nous avions deux absents, Robert qui est en permission, et Herv\u00e9\u2026 qui avait un parloir !!. Alors, repl\u00e2trage de derni\u00e8re minute. Ce sont vraiment des conditions de travail particuli\u00e8rement \u00e9prouvantes. Les d\u00e9tenus Padox ont assur\u00e9, notre \u00e9quipe aussi, et devant une centaine de d\u00e9tenus venus des 3 divisions, le spectacle est pass\u00e9 dans un superbe silence, un court d\u00e9bat a suivi, d\u2019un bon niveau. Nos gars sont heureux, le travail de Jeanne a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9, entre autres par un d\u00e9tenu politique basque qui avait fait du doublage et appr\u00e9ciait en connaisseur, un homme cultiv\u00e9 avec qui Jeanne a pu parler de Marie Darrieusecq. Un enregistrement a \u00e9t\u00e9 fait par un atelier TV, cela passera sur le canal interne \u00e0 Fresnes, et nous aurons un DVD, qu\u2019on pourra par la suite regarder avec nos Padox.<br \/>\nLes spectateurs sont press\u00e9s de retrouver leur cellule, c\u2019est le premier match de la coupe du monde. En rechargeant le camion, nous entendons la clameur des buts.<br \/>\nD\u00e9montage, certains nous donnent un coup de main, rangement, chargement du camion \u00e0 la porte chantier, retour \u00e0 Ivry, d\u00e9chargement, une longue journ\u00e9e, en attendant demain, le spectacle \u00e0 Ivry devant une salle d\u00e9j\u00e0 pleine.<\/p>\n<p><strong>Samedi 12 juin 2010 <\/strong><br \/>\nLe jour le plus long, l\u2019apog\u00e9e de ce travail, a commenc\u00e9 bien mal : les d\u00e9tenus devaient arriver \u00e0 8 heures 30, mais une panne de r\u00e9veil de Romain, l\u2019animateur du SPIP, fait qu\u2019ils ont attendu en d\u00e9tention3 longues heures, au point que l\u2019un d\u2019entre eux, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, voulait retourner dans sa cellule.Enfin les voil\u00e0, \u00e0 11h15, l\u2019animation du matin sur les techniques th\u00e9\u00e2trales fut \u00e9court\u00e9e consid\u00e9rablement.<br \/>\nLes retrouver hors de la prison change consid\u00e9rablement la perception que nous avons de chacun, une atmosph\u00e8re de d\u00e9tente, l\u2019envie de communiquer \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, nos t\u00e9l\u00e9phones servent \u00e0 appeler les familles. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner pris avec toute l\u2019\u00e9quipe, les familles arrivent, et nous vivons le premier moment d\u2019\u00e9motion de la journ\u00e9e : Mostepha, un jeune gars charmant, d\u00e9couvre sa fille n\u00e9e, il y a 3 semaines, et qu\u2019il n\u2019a pas voulu voir en d\u00e9tention.Les \u00e9pouses, les parents, les enfants envahissent le jardin du th\u00e9\u00e2tre, puis \u00e0 16h, c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition avec un groupe d\u2019Atout Majeur, une association de r\u00e9insertion d\u2019Ivry avec laquelle nous avons d\u00e9j\u00e0 fait de nombreuses actions Padox dans la ville.. Il faut les m\u00ealer dans le spectacle, dans ce nouveau lieu que nos Padox de Fresnes d\u00e9couvrent.<br \/>\nH\u00e9las, l\u2019un d\u2019entre eux est sorti, a abus\u00e9 de l\u2019alcool, et revient compl\u00e8tement ivre \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition. Je suis oblig\u00e9 d\u2019\u00eatre dur, pour resserrer les rangs, provoquer une prise de conscience de l\u2019enjeu du spectacle du soir. Romain, l\u2019animateur, ma dit qu\u2019il ne peut rien, qu\u2019ils sont en permission non surveill\u00e9e, et le Directeur du SPIP confirme que nous sommes oblig\u00e9s de leur faire confiance.<br \/>\nCet \u00e9lectro-choc soude les d\u00e9tenus entre eux, qui d\u00e9cident d\u2019encadrer Kim, dont on d\u00e9couvre qu\u2019il est gravement toxicomane.<br \/>\nLe spectacle arrive. La salle est pleine. Pendant le discours de Leila Cukiermann, la directrice du th\u00e9\u00e2tre, un grand bruit en coulisse, Kim s\u2019est effondr\u00e9. Outre l\u2019alcool, il a pris une drogue dure. Je suis \u00e0 la r\u00e9gie, on m\u2019apprend que Robert, qui est en permission depuis deux jours et qui est venu r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 16h, n\u2019est pas de retour. Un drogu\u00e9 compl\u00e8tement KO, et un absent, voil\u00e0 la situation de d\u00e9part.Mais avec l\u2019aide forte et efficace de notre \u00e9quipe et de trois r\u00e9gisseuses du th\u00e9\u00e2tre qui nous assistent efficacement en coulisse, les d\u00e9tenus s\u2019organisent, Ahmed prend en main la redistribution des r\u00f4les, et le spectacle commence. Oh bien sur, il y a des moments curieux, un Padox titube, mais en coulisse, l\u2019auto organisation fonctionne, Ga\u00eblle, notre amie com\u00e9dienne venue en renfort,\u00a0\u00a0 remplace les manques au pied lev\u00e9, avec son amie, Sarah et Corinne, autres com\u00e9diennes b\u00e9n\u00e9voles,\u00a0 elles apportent leur savoir faire d&rsquo;actrice et leur attention aux d\u00e9tenus. Ceux-ci donnent une \u00e9nergie jamais vue, ils jouent \u00ab \u00e0 fond \u00bb selon l\u2019expression du grand Souleymane, un Bambara d\u2019une gentillesse superbe, grand et athl\u00e9tique.<br \/>\nTous, m\u00eame C\u00e9dric, le trublion, tiennent leur place, le spectacle engendre une forte \u00e9motion dans la salle qui les acclame, non par politesse ou par commis\u00e9ration, mais avec une sinc\u00e9rit\u00e9 tangible. Beaucoup de spectateurs que nous voyons ensuite ont les larmes aux yeux.<br \/>\nLa joie \u00e9clate en coulisse. On sent le bonheur d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 au bout, la fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre reconnus, pris en consid\u00e9ration, valoris\u00e9.<br \/>\nOn a beaucoup de mal a se quitter, on demandera de les retrouver d\u00e8s que la vid\u00e9o prise hier sera mont\u00e9e pour regarder le r\u00e9sultat ensemble.<br \/>\nOui, Souleymane, tu as assur\u00e9.<br \/>\nOui, C\u00e9dric, je t\u2019\u00e9crirai, et surtout, r\u00e9ponds- moi.<br \/>\nOui, Ahmed, ta gentille femme qui pleure \u00e0 chaudes larmes peut \u00eatre fi\u00e8re de toi.<br \/>\nOui, Aim\u00e9, on se retrouvera en Guadeloupe, o\u00f9 avec Jeanne nous animerons un atelier d\u2019\u00e9criture et la r\u00e9alisation d\u2019un spectacle avec des d\u00e9tenus, mais tu seras un homme libre.<br \/>\nOui, Justin, le Guyennais, g\u00e9ant au bon sourire, tu as \u00e9t\u00e9 un superbe acteur.<br \/>\nOui, D\u00e9sir\u00e9, le congolais, tu as bien aid\u00e9 en coulisse, emp\u00each\u00e9 de jouer Padox par ton asthme.<br \/>\nOui, Douta, le joueur de tamtam, le Wolof, tu as une belle pr\u00e9sence.<br \/>\nRobert, on t\u2019a regrett\u00e9. Pourvu que tu ne te sois pas laiss\u00e9 entra\u00eener.<br \/>\nMerci Djamela qui a port\u00e9 cette aventure, qui a appel\u00e9 les familles, organis\u00e9 avec le SPIP les d\u00e9tails nombreux, d\u00e9licats de cet atelier.<br \/>\nMerci \u00e0 toute notre \u00e9quipe, tr\u00e8s particuli\u00e8rement \u00e0 Jeanne qui a \u00e9t\u00e9 la confidente de nos gaillards en mal d\u2019affection, les a chouchout\u00e9s en apportant ses tartes et ses chouquettes, et les a impressionn\u00e9s en \u00e9tant leurs voix multiples des Padox.<br \/>\nMerci \u00e0 Delphine, David et F\u00e9licien qui avec patience et attention ont port\u00e9 le projet, aid\u00e9s par Corinne, Ga\u00eblle et Sarah, immerg\u00e9es brutalement dans ce milieu tellement inhabituel pour des com\u00e9diennes.<br \/>\nDimanche matin, en rangeant le mat\u00e9riel, toute notre \u00e9quipe disait son plaisir d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 ce moment exceptionnel, \u00e9mouvant, inoubliable.<br \/>\n<strong><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Dominique Houdart<\/strong><br \/>\nCompagnie Dominique HOUDART, Jeanne HEUCLIN<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lundi 17 mai 2010 Apr\u00e8s une longue pr\u00e9paration avec la responsable des relations entre le th\u00e9\u00e2tre d\u2019Ivry-Antoine Vitez, Djamela, et l\u2019animateur de la prison de Fresnes, Romain, le directeur de la prison, le juge d\u2019application des peines, le directeur du SPIP, nous voil\u00e0 enfin \u00e0 la Maison d\u2019Arr\u00eat de Fresnes. 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