{"id":421,"date":"2012-04-18T14:49:24","date_gmt":"2012-04-18T13:49:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/?p=421"},"modified":"2012-04-18T14:49:24","modified_gmt":"2012-04-18T13:49:24","slug":"levine-et-les-parasites","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/2012\/04\/18\/levine-et-les-parasites\/","title":{"rendered":"Levine et les parasites"},"content":{"rendered":"<div class=\"mceTemp\"><em><a href=\"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/11\/Nilly150.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-292\" style=\"margin-left: 7px; margin-right: 7px;\" title=\"Yves Nilly\" src=\"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/wp-content\/uploads\/2011\/11\/Nilly150.jpg\" alt=\"Photo de Yves Nilly\" width=\"150\" height=\"225\" \/><\/a>Par Yves Nilly, administrateur radio<\/em><\/div>\n<p><strong>Un libre (et subjectif) parcours comment\u00e9 \u00e0 travers les \u00e9crits de Robert Levine (son livre \u00ab<em>Free Ride: How Digital Parasites are Destroying the Culture Business, and How the Culture Business Can Fight Back<\/em> \u00bb, \u00e9dit\u00e9 par Bodley Head, ao\u00fbt 2011), et ses interviews et interventions \u00e0 Bruxelles, ou sur son propre site.\u00a0 <\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai \u00e9cout\u00e9 Robert Levine pour la premi\u00e8re fois lors du sommet mondial du droit d\u2019auteur \u00e0 Bruxelles, en juin 2011. Son livre n\u2019\u00e9tait pas encore paru. Journaliste, ancien r\u00e9dacteur en chef de la revue Billboard, \u00e9diteur \u00e0 Wired et au New Yorker, Levine \u00e9crit sur les technologies, l\u2019\u00e9conomie du num\u00e9rique et des m\u00e9dias. Ses articles sont parus dans le New York Times, Fortune, Rolling Stone et Vanity Fair. Son livre, d\u00e9crit comme une enqu\u00eate sur la face cach\u00e9e d\u2019Internet est avant tout un travail de fond et d\u2019analyse sur la fa\u00e7on dont ceux qui cr\u00e9ent les contenus sur Internet peuvent et surtout pourront en vivre.<\/p>\n<p>Levine prend un peu tout le monde \u00e0 rebrousse-poil : les gourous de l\u2019Internet et auteurs de manifestes fumeux, les g\u00e9ants de l\u2019industrie technologique, les majors et les studios, le public et les cr\u00e9ateurs, les activistes et les l\u00e9gislateurs. Levine a ses d\u00e9fauts (le titre pompeux de son\u00a0 livre et l\u2019opposition syst\u00e9matique entre commerce et chaos), ses exc\u00e8s (on lui reproche de trop s\u2019en prendre \u00e0 Google), mais son travail de journaliste ind\u00e9pendant est un bol d\u2019air. Il a enqu\u00eat\u00e9 pendant plus de deux ans, dans le monde entier et parle d\u2019un sujet qu\u2019il ma\u00eetrise, cite scrupuleusement ses sources\u00a0 (plus de 500 r\u00e9f\u00e9rences d\u2019ouvrages et de rapports), v\u00e9rifie et recoupe les informations.<\/p>\n<h4><strong>Libre ou gratuit ?<\/strong><\/h4>\n<p>Le livre de Levine est int\u00e9ressant parce qu\u2019il enqu\u00eate sur un terrain o\u00f9 le d\u00e9bat entre les cr\u00e9ateurs et le public est largement confisqu\u00e9. Beaucoup d\u00e9cident \u00e0 leur place, font semblant d\u2019\u00e9couter le public &#8211; ou plut\u00f4t les bulletins de vote &#8211; en pronon\u00e7ant le mot \u00ab libre \u00bb, et remercient les cr\u00e9ateurs (et la presse, la production litt\u00e9raire, audiovisuelle et musicale) pour leur contribution au monde \u00ab libre \u00bb, tandis que pendant ce temps d\u2019autres se r\u00e9jouissent en se disant qu\u2019en plus de libre tout cela est \u00ab gratuit \u00bb et que c\u2019est une tr\u00e8s bonne affaire.<\/p>\n<p>Levine rappelle que ce ne sont pas seulement les majors du disque qui ont connu des temps difficiles, mais aussi la presse, qui a supprim\u00e9 des milliers d\u2019emplois (le Washington Post, par exemple, mod\u00e8le ind\u00e9pendant de presse d\u2019investigation) pour tenter de r\u00e9soudre une \u00e9quation simple : comment faire face \u00e0 la demande d\u2019un public pourtant toujours plus gourmand en images, articles et spectacles quand les revenus g\u00e9n\u00e9r\u00e9s ne couvrent plus les co\u00fbts ?<br \/>\nCar la v\u00e9ritable investigation a un co\u00fbt, celui de l\u2019emploi, de la fabrication, du d\u00e9veloppement num\u00e9rique \u00e9galement. L\u2019information a un co\u00fbt \u00e9lev\u00e9, qui est aussi et surtout le prix de son ind\u00e9pendance. \u00ab Internet a \u00e9largi l\u2019audience des m\u00e9dias mais a d\u00e9truit dans le m\u00eame temps leur march\u00e9 \u00bb. \u00ab La majeure partie de la valeur cr\u00e9\u00e9e par la presse, par la musique, le cin\u00e9ma ou l\u2019\u00e9dition dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie, profite \u00e0 d\u2019autres. \u00bb<\/p>\n<p>Certes, mais \u00e0 qui ?<\/p>\n<h4><strong>Profits<\/strong><\/h4>\n<p>A part quelques sites commerciaux pirates et lucratifs, les grands vainqueurs sont des valeurs s\u00fbres, respect\u00e9es, envi\u00e9es et adul\u00e9es : des entreprises technologiques \u00e0 forte plus-value boursi\u00e8re. Ou comment cr\u00e9er de la valeur \u00e0 partir de la gratuit\u00e9, et voir cette valeur augmenter en proposant au monde entier des produits qui reposent sur la diffusion de contenus que l\u2019on n\u2019a ni invent\u00e9s, ni fabriqu\u00e9s, ni achet\u00e9s. Levine : \u00ab alors que YouTube diffusait des \u0153uvres qui ne lui appartenaient pas, Google d\u00e9boursa pr\u00e8s de 2 milliards de dollars pour son acquisition \u00bb.<\/p>\n<h4><strong>Distribution<\/strong><\/h4>\n<p>Le principe est simple. \u00ab G\u00e9n\u00e9ralement, ceux qui investissaient dans la musique et le cin\u00e9ma contr\u00f4laient aussi leur distribution. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 on propose des films et des albums, des livres, et de l\u2019autre le public les ach\u00e8te ou non, fait leur succ\u00e8s ou leur \u00e9chec \u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab Internet m\u2019a tuer \u00bb, le refrain est connu. Mais le r\u00e9sultat est l\u00e0 : Internet, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 \u00e0 juste titre comme une formidable avanc\u00e9e technologique est aussi devenu un gigantesque march\u00e9 o\u00f9 la distribution a chang\u00e9 de main. Ce que l\u2019on appelle le retour sur investissement ne va pas forc\u00e9ment \u00e0 ceux qui investissent dans les contenus et ne profite pas plus aux cr\u00e9ateurs (dont les \u0153uvres ont n\u00e9cessit\u00e9 des investissements le plus souvent cons\u00e9quents et de nombreux salari\u00e9s). En rappelant cette logique, Levine n\u2019oublie cependant pas d\u2019\u00e9pingler les strat\u00e9gies pour le moins suicidaires des entreprises de m\u00e9dias qui ont accept\u00e9 des contrats de distribution qui ne couvraient pas leurs co\u00fbts et ont permis de d\u00e9stabiliser un peu plus ce nouveau mode de distribution (on notera que Levine est malgr\u00e9 tout assez bienveillant quant \u00e0 la gestion calamiteuse de cette crise par l\u2019industrie musicale).<\/p>\n<h4><strong>Publicit\u00e9, gadgets et mat\u00e9riels<\/strong><\/h4>\n<p>\u00ab D\u00e9sormais, les int\u00e9r\u00eats des cr\u00e9ateurs et ceux qui se sont empar\u00e9s de la distribution de leurs \u0153uvres s\u2019opposent. Les entreprises telles que Google ou Apple ne se soucient pas beaucoup de la vente de contenus, leurs revenus proviennent essentiellement de la publicit\u00e9 pour l\u2019un et de la vente de ses mat\u00e9riels pour l\u2019autre \u00bb.<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat de cette nouvelle distribution repose sur un co\u00fbt proche de z\u00e9ro, ceci afin de ne pas avoir \u00e0 reverser de dividendes ou de droits \u00e0 qui que ce soit. L\u2019argent rentre par la porte publicit\u00e9, ou par la porte \u00ab gadgets et mat\u00e9riels\u00a0\u00bb, des portes soigneusement verrouill\u00e9es et prot\u00e9g\u00e9es. Les mat\u00e9riels se vendent de mieux en mieux si l\u2019acc\u00e8s aux \u0153uvres qu\u2019ils proposent est \u00e0 un prix proche de z\u00e9ro. Et la manne publicitaire augmente avec le nombre d\u2019\u0153uvres propos\u00e9es. La logique est imparable, le \u00ab march\u00e9 \u00bb est vainqueur par K.O.<\/p>\n<h4><strong>Distribuer versus produire<\/strong><\/h4>\n<p>Distribuer ne co\u00fbte presque plus rien. Mais produire co\u00fbte toujours autant. Alors quand la distribution ne r\u00e9tribue plus la production, que se passe-t-il ? A ceux qui se r\u00e9jouissent de la mort des majors ou des grands studios, Levine rappelle que la production ind\u00e9pendante est tout autant touch\u00e9e. Les petits labels, les petits producteurs, les artistes ind\u00e9pendants et les sites de presse en ligne ne s\u2019en sortent pas mieux et ce n\u2019est pas vers eux que se pr\u00e9cipitent les investisseurs ou la publicit\u00e9. Quant aux sites de production participatifs, ou d\u2019autoproduction, ils servent pour l\u2019instant essentiellement\u00a0 \u00e0 des op\u00e9rations de promotion ou de marketing, mais ne permettent pas par exemple de produire des films (garantissant les salaires minimums). Sans compter que m\u00eame les\u00a0 investisseurs des sites participatifs r\u00e9clament un retour sur investissement garanti.<\/p>\n<p>Le message des entreprises technologiques a port\u00e9 : elles ont offert au public de l\u2019information libre et des contenus libres, et gratuits ou presque, sans rien produire, et elles se sont enrichies en serinant que le monde (entendez \u00ab les autres \u00bb) devait simplement s\u2019adapter aux mutations du num\u00e9rique.<\/p>\n<h4><strong>L\u2019apologie du march\u00e9<\/strong><\/h4>\n<p>Eblouis par des promesses de croissance exponentielle, de cr\u00e9ation d\u2019emplois et de richesses, et de plus-values boursi\u00e8res, la plupart des l\u00e9gislateurs ont ferm\u00e9 les yeux sur le respect\u00a0 des droits (pour ne citer que le droit moral et le droit \u00e0 r\u00e9mun\u00e9ration) et pr\u00e9text\u00e9 (comme lors de toutes les crises\u00a0 bancaires r\u00e9centes), qu\u2019il fallait faire confiance au march\u00e9 et ne pas froisser l\u2019\u00e9lecteur qui appr\u00e9cie la gratuit\u00e9.<\/p>\n<p>Le foss\u00e9 s\u2019est creus\u00e9 entre les cr\u00e9ateurs et le public en l\u2019absence de contre-pouvoirs ind\u00e9pendants. Mais, en pensant \u00e0 demain, les int\u00e9r\u00eats du public sont-ils si \u00e9loign\u00e9s de ceux des cr\u00e9ateurs ?<\/p>\n<p>Ce ne sont pas les nouveaux distributeurs ni les fabricants de mat\u00e9riels qui produisent artistes et \u0153uvres. Ce ne sont pas les agr\u00e9gateurs de contenus qui cr\u00e9ent les contenus. Et qui pour investir demain dans les \u0153uvres nouvelles que souhaite le public s\u2019il n\u2019y a pas la perspective d\u2019obtenir les financements et r\u00e9mun\u00e9rations n\u00e9cessaires ? On parle bien ici de production, pas de simple r\u00e9mun\u00e9ration pour l\u2019utilisation d\u2019\u0153uvres existantes. L\u2019argent n\u00e9cessaire \u00e0 la production ne sera pas celui de la publicit\u00e9. Il ne suffit pas. Et la publicit\u00e9 n\u2019est pas non plus garante d\u2019ind\u00e9pendance ni de libert\u00e9 d\u2019expression, et encore moins d\u2019audace et de nouveaut\u00e9 ou d\u2019originalit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Liens utiles<\/strong><br \/>\nConsultez ici le site de Robert Levine <a href=\"http:\/\/freeridethebook.wordpress.com\/\">http:\/\/freeridethebook.wordpress.com\/<\/a><\/p>\n<p>Cr\u00e9dit photo : E.R. Espalieu<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Yves Nilly, administrateur radio Un libre (et subjectif) parcours comment\u00e9 \u00e0 travers les \u00e9crits de Robert Levine (son livre \u00abFree Ride: How Digital Parasites are Destroying the Culture Business, and How the Culture Business Can Fight Back \u00bb, \u00e9dit\u00e9 par Bodley Head, ao\u00fbt 2011), et ses interviews et interventions \u00e0 Bruxelles, ou sur son [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[18,19,17],"class_list":["post-421","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-div","tag-apple","tag-economie-numerique","tag-google"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/421","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=421"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/421\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":430,"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/421\/revisions\/430"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=421"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=421"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=421"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}