{"id":684,"date":"2014-11-03T10:13:16","date_gmt":"2014-11-03T09:13:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/?p=684"},"modified":"2014-11-03T13:59:41","modified_gmt":"2014-11-03T12:59:41","slug":"les-clowns-massacre-a-la-rotative","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/index.php\/2014\/11\/03\/les-clowns-massacre-a-la-rotative\/","title":{"rendered":"Les clowns : massacre \u00e0 la rotative"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/Goudard100.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-547\" style=\"margin-left: 7px; margin-right: 7px;\" alt=\"Goudard100\" src=\"https:\/\/www.ca.blog.sacd.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/Goudard100.jpg\" width=\"100\" height=\"100\" \/><\/a><em>par Philippe Goudard, clown et chercheur<\/em><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, \u00eatre clown n\u2019est plus une sin\u00e9cure, c\u2019est moi qui vous le dis !<\/p>\n<p>Clown, je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 dans un certain confort, intellectuel sinon p\u00e9cuniaire. Ami des enfants et des familles, choy\u00e9 des diffuseurs du cirque traditionnel ou contemporain, pourvoyeur de profits pour les entrepreneurs de spectacles, copain de l\u2019intellectuel comme du populaire, faire-valoir des artistes s\u00e9rieux, preuve de la tol\u00e9rance du pouvoir et des censeurs, adjoint du m\u00e9decin ou de l\u2019assistante sociale\u2026les plus hauts barreaux de la reconnaissance sociale \u00e9taient \u00e0 port\u00e9e de nez rouge !<\/p>\n<p>Et paf ! (oserais-je pif !?) ! Quelques d\u00e9rang\u00e9s, sous le masque du clown, jouent de mauvaises blagues ou assouvissent leurs plus violentes pulsions, et voici tous les clowns au pilori des premi\u00e8res pages et des r\u00e9seaux sociaux, annon\u00e7ant \u00e0 qui veut le lire qu\u2019ils ne font plus rire. Halloween, lointain \u00e9cho de l\u2019archa\u00efque f\u00eate des morts et grande quinzaine commerciale, est l\u2019amplificateur de l\u2019\u00e9v\u00e9nement et l\u2019occasion de juteux profits pour quelques publicitaires. Un vrai massacre m\u00e9diatique. Il est des m\u00e9tiers aujourd\u2019hui, clown ou ministre par exemple, o\u00f9 plus rien n\u2019est s\u00fbr !<\/p>\n<p>\u00c9mus, voire exasp\u00e9r\u00e9s, les clowns professionnels protestent avec noblesse et une certaine l\u00e9gitimit\u00e9,\u00a0 de cette usurpation de masque et de registre, propre selon eux \u00e0 d\u00e9naturer et la fonction et le noble art, que tant d\u2019illustres pr\u00e9d\u00e9cesseurs servirent, comme eux aujourd\u2019hui, pour le bien de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p><em>Velare, revelare<\/em> : le masque d\u00e9voile plus qu\u2019il ne voile. Que nous r\u00e9v\u00e9lent les figures grima\u00e7antes des m\u00e9chants clowns qui hantent les r\u00e9seaux de la communication de masse?\u00a0 N\u2019\u00e9clairent-elles pas certaines zones d\u2019ombres de notre psych\u00e9, d\u2019une boulgakovienne ou lucif\u00e9rienne lumi\u00e8re, qui surexpose cr\u00fbment quelques r\u00e9alit\u00e9s de nos soci\u00e9t\u00e9s ? Avant de se prononcer, il faut y regarder \u00e0 deux, et m\u00eame trois fois : la figure, le masque et la fonction.<\/p>\n<p>La figure du clown est n\u00e9e sur les planches des th\u00e9\u00e2tres de\u00a0 l\u2019Angleterre \u00e9lisab\u00e9thaine au XVIe, fruit de croisements et mutations de g\u00e8nes de bouffons, fous, <em>Vice<\/em>, <em>jesters<\/em>, et autres <em>tricksters<\/em>, tricheurs, farceurs et joueurs de tours. Avant d\u2019\u00eatre une des images, la plus universelle sans doute, du cirque,\u00a0 le clown fut d\u2019abord th\u00e9\u00e2tral et les acteurs de Shakespeare, les Tarlton, Kempe ou Armin, faisaient se boyauter dans le r\u00f4le du clown, c\u2019est-\u00e0-dire du plouc, du rustre ou du fou, les citadins du Londres pr\u00e9industriel d\u2019alors,\u00a0 qui pouvaient se gausser de cet idiot, bouseux fra\u00eechement chass\u00e9 des campagnes vers la ville par la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. S\u2019il y avait quelque m\u00e9chancet\u00e9 dans ces rires-l\u00e0, elle \u00e9tait sublim\u00e9e par le talent des clowns et des auteurs dramatiques, qui renvoyaient les rieurs trop rapides devant le miroir de leur \u00e2me.<\/p>\n<p>Point, alors, de grand maquillage, de perruque hirsute ou de chaussures g\u00e9antes. L\u2019allure est d\u2019abord celle d\u2019un paysan, au costume stylis\u00e9, la t\u00eate orn\u00e9e d\u2019une cr\u00eate de coq ou d\u2019oreilles d\u2019\u00e2ne, des grelots sonnants aux extr\u00e9mit\u00e9s des nippes pour signaler l\u2019excitation du bonhomme, suivant une g\u00e9n\u00e9alogie de signes qui le relie aux fous, aux bouffons et aux idiots \u00ab naturels \u00bb. Seurat, ou aujourd\u2019hui Polounine, signalent cet h\u00e9ritage. Le clown entre au cirque en costume d\u2019acrobate, sorte d\u2019aristocrate inqui\u00e9tant \u00e0 la face blanche travers\u00e9e de traits rouges et noirs. Habile et cultiv\u00e9, il amuse par une intelligence et une polyvalence h\u00e9rit\u00e9es des jongleurs (<em>joculator<\/em> : le jouer, l&rsquo;acteur) m\u00e9di\u00e9vaux. Voici Joe Grimaldi, Jean-Baptiste Auriol ou les Price. Le clown, par une sorte de mitose, se double \u00e0 la fin du XIXe d\u2019un partenaire mal fagot\u00e9, plut\u00f4t avin\u00e9, au nez rougi par le froid et l\u2019ivresse du pauvre,\u00a0 et tellement maladroit,\u00a0 qu\u2019il r\u00e9jouit le public populaire : l\u2019Auguste est n\u00e9 et son succ\u00e8s est foudroyant. Voil\u00e0 la com\u00e9die clownesque \u00e0 l\u2019image de la soci\u00e9t\u00e9 : l\u2019aristo et le prolo rejouent l\u2019\u00e9ternelle sc\u00e8ne du pouvoir et de la servitude, du ma\u00eetre et du valet, du plouc et du citadin, de l\u2019autorit\u00e9 et de la subversion. Les trois Fratellini compl\u00e8tent la galerie des personnages : Fran\u00e7ois en clown reste l\u2019aristocrate, Paul en\u00a0 monocle et gibus (que reprendra Max Linder puis Chaplin \u00e0 ses d\u00e9buts), le bourgeois et Albert, bouche, costume, chaussures, perruque et comportement \u00e9normes, le d\u00e9rang\u00e9, le fou, l\u2019enfant monstrueux, l\u2019incontr\u00f4lable. L\u2019immensit\u00e9 des chapiteaux am\u00e9ricains retiendra des clowns ceux qui se voient de loin : l\u2019habile com\u00e9dien improvisateur du th\u00e9\u00e2tre raffin\u00e9 du XVIe est devenu le pitre agit\u00e9 et vocif\u00e9rant, dont le grimage et le costume effrayent Fellini enfant, dans <em>I clowns<\/em>. Ce masque de la plus turbulente des manifestations clownesques, devient l\u2019embl\u00e8me du clown, aujourd\u2019hui souvent r\u00e9duit \u00e0 son nez, rouge et rond. L\u2019ambivalence monstrueuse de la figure, dont le sourire d\u00e9chire la face comme une cicatrice, et les m\u00e9taphores qu\u2019elle permet, traversent, depuis, l\u2019histoire des arts.<\/p>\n<p>Le clown, comme ses anc\u00eatres ou avatars de toutes cultures, est, dans cette lign\u00e9e dionysiaque, sous la manifestation du dieu en <em>bromios<\/em> (le turbulent), la figure de l\u2019excitation, de la transgression, de la perte des rep\u00e8res et du contr\u00f4le de soi, de la monstruosit\u00e9 aussi, celle de l\u2019adulte au comportement d\u2019enfant, du travestissement, de l\u2019abandon aux pulsions, du d\u00e9sordre, du \u00ab monde \u00e0 l\u2019envers \u00bb d\u00e9crit par Rabelais ou Bakhtine, ou du grotesque de Hugo, pour ne citer qu\u2019eux. Il a, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, une fonction : celle de permettre, par sa transe,\u00a0 aux tensions intimes ou sociales, \u00e0 l\u2019insupportable asservissement des plus humbles,\u00a0 \u00e0 la boursouflure guettant le puissant, \u00e0 la peur -ou au surgissement- de la folie, de trouver une occasion de se lib\u00e9rer par le rire, de s\u2019\u00e9vaporer dans la farce. De s\u2019int\u00e9grer. Mais cette figure implique de celles et ceux qui l\u2019animent, au contraire de c\u00e9der sans frein aux pulsions, un savoir faire dans le contr\u00f4le de soi, un respect du jusqu\u2019o\u00f9 aller trop loin avec le public ou le commanditaire, une ma\u00eetrise de sa psych\u00e9, qui confine \u00e0 l\u2019acrobatie comportementale de haut niveau. C\u2019est pourquoi le clown est, au cirque, parmi l\u2019aristocratie marginale et c\u00e9leste des saltimbanques, en bonne compagnie. Tout le contraire du p\u00e9tage de plombs des clowns de l\u2019horreur.<\/p>\n<p>Ce faisant, le clown est l\u2019agent de la pr\u00e9servation de l\u2019ordre social par la f\u00eate, le rituel, le carnaval, le spectacle vivant ou le cirque, un instant autoris\u00e9s par la puissance politique ou religieuse. Toutes occasions de se r\u00e9unir, de resserrer le lien social, d\u2019\u00eatre ensemble, fut-ce le temps d\u2019une f\u00eate consentie par le pouvoir en place, autorisant toute licence. Rites d\u2019inversion, f\u00eates des fous, festivals\u2026 furent et restent les heureux territoires des fous, des bouffons et des clowns, de tous et toutes ces autres, saltimbanques, gens de cirque, ou faiseurs de spectacles ambulants, hors-normes de tous poils\u2026M\u00eame tard, des femmes en furent, telle la Clownesse du Moulin rouge immortalis\u00e9e par Lautrec, lui-m\u00eame artiste et difforme, <em>CHA U KA O<\/em>, d\u00e9jant\u00e9e cancaneuse, f\u00e9ministe et provocatrice parmi les femmes de spectacles du temps, que relayent aujourd\u2019hui les stars du New Burlesque, autre art du hors-norme.<\/p>\n<p>Cette noble fonction sociale \u00e0 laquelle se consacrent clowns et clownesses dans leurs spectacles, se prolonge aujourd\u2019hui dans d\u2019autres domaines, \u00e0 la suite du clown Chocolat visitant les enfants malades au d\u00e9but du XXe, avec les <em>Clowns doctors<\/em> et <em>Clowns sans fronti\u00e8re<\/em>, ou encore ces clowns colombiens des rues ou du cirque social, qui d\u00e9samorcent la violence latente des villes et des quartiers soumis \u00e0 la guerre de la coca\u00efne. L\u00e0 encore, le clown d\u00e9samorce l\u2019angoisse par le rire, fut-il fond\u00e9 sur l\u2019horrible ou le d\u00e9rangeant (Jango Edwards, Coluche, Ludor Citrick, Bonaventure Gacon, Jackie Star\u2026.). La norme est transgress\u00e9e pour la critique sociale ou comportementale, pour r\u00e9habiliter le fou, pour d\u00e9zinguer les pouvoirs, pour son effet cathartique, purgatif des frayeurs, des peurs et des pulsions n\u00e9fastes, mais dans les r\u00e8gles d\u2019un art et d\u2019une soci\u00e9t\u00e9.\u00a0 Admise, tol\u00e9r\u00e9e, la transgression est alors \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la violence gratuite. L\u2019artiste marginal devient garant du ciment social. Paradoxe dont \u00e9crivains, cin\u00e9astes, peintres, auteurs de tous r\u00e9pertoires, s\u2019emparent dans leurs \u0153uvres.\u00a0 De Hugo, Verdi et Piave avec <em>Rigoletto<\/em>, jusqu\u2019\u00e0 Chaplin, Sj\u00f6str\u00f6m, Bergman, Fellini, Stephen King, Cindy Sherman ou Alex de la Igl\u00e9sia\u2026 la liste est sans fin.<\/p>\n<p>Mais certains, qui ne sont ni virtuoses, comme les clowns de m\u00e9tier, du d\u00e9s\u00e9quilibre comportemental, ni po\u00e8tes, confondent la mise en sc\u00e8ne et en jeu de nos n\u00e9vroses dans une \u0153uvre d\u2019art, avec\u00a0 la r\u00e9alit\u00e9. Sans l\u2019art, la psychose est l\u00e0 et avec elle, les horreurs et les drames. Lear sombre dans la folie, mais pas son clown.<\/p>\n<p>Alors, comme les plus naus\u00e9abonds discours politiques ou confessionnels accusent une figure \u00e9missaire, un groupe social, politique, religieux ou culturel, pour cristalliser l\u2019inqui\u00e9tude du plus grand nombre et se vendre en recours ultime,\u00a0 on peut voir dans cette agitation m\u00e9diatique autour de la figure du clown terrifiant, du pain b\u00e9ni pour entretenir l\u2019angoisse de masse.<\/p>\n<p>La saga des amuseurs est une longue \u00e9pop\u00e9e des relations qu\u2019entretiennent les clowns et les pouvoirs en place.\u00a0 Dans les soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 la notion de spectacle est absente, des clowns sacr\u00e9s (<em>tricksters, bobo<\/em>\u2026), remplissent une fonction m\u00e9diatrice, th\u00e9rapeutique, cathartique ou herm\u00e9tique, productrice de lien entre le monde r\u00e9el et l\u2019au-del\u00e0. Le masque (<em>persona<\/em> en latin), bien loin de dissimuler,\u00a0 permet \u00e0 la personnalit\u00e9 de l\u2019individu ou de la communaut\u00e9, de se r\u00e9v\u00e9ler. Parmi les\u00a0 bouffons des Moralit\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales, le diable avait un valet, le <em>Vice<\/em>, tentateur du saint homme ou femme, que la Vierge venait in extr\u00e9mis ramener dans le droit chemin du dogme. Le <em>Vice<\/em> (un des anc\u00eatres du clown \u00e9lisab\u00e9thain) \u00e9tait l\u2019agent du pouvoir de l\u2019\u00c9glise. Le fou du roi valorise l\u2019intelligence et le pouvoir sans limite du prince, qui autorise jusqu\u2019aux moqueries \u00e0 son propos, en pr\u00e9curseur des <em>Guignols de l\u2019info<\/em>.\u00a0 Mourguet, au XIXe, devait soumettre ses dialogues de Guignol et Gnafron \u00e0 la censure. Dans les strictes limites du carnaval, planifi\u00e9 et encadr\u00e9 par le pouvoir religieux et politique, les bouffons \u00e9taient autoris\u00e9s \u00e0 mettre le monde \u00e0 l\u2019envers. Les premiers clowns anglais, paysans tol\u00e9r\u00e9s sous condition d\u2019int\u00e9gration citadine, montrent le pouvoir de la cit\u00e9 industrieuse sur la ruralit\u00e9. Les clowns du cirque moderne, pi\u00e9tons et maladroits cavaliers, mettent en valeur une aristocratie \u00e9questre et militaire. Chocolat sous les coups de Footit, r\u00e9v\u00e8le le racisme tranquille des bourgeois parisiens, et les rares clownesses, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des genres. Le <em>Charlie<\/em> de Chaplin et les tramps des cirques am\u00e9ricains g\u00e9ants, d\u00e9signent le pouvoir de l\u2019argent oublieux des plus humbles. Les <em>freaks<\/em> de Browning mettent en lumi\u00e8re le rejet de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 et du monstrueux et sous son grimage inamovible,\u00a0 le clown Patoche (James Stewart) cache l\u2019inavouable socialement, dans <em>The greatest show on earth<\/em>.\u00a0 Sous l\u2019apparence de la tol\u00e9rance, le pouvoir culturel d\u2019aujourd\u2019hui, comme celui d\u2019hier, perp\u00e9tue cette instrumentalisation, stimule et entretient la diffusion du cirque, des clowns et autres humoristes, mais dans les limites d\u2019une diffusion strictement contr\u00f4l\u00e9e, canalisant un besoin vital de d\u00e9sordre, une n\u00e9cessit\u00e9 profonde de manifester le chaos, en les contr\u00f4lant de A \u00e0 Z, \u00e0 son profit exclusif,\u00a0 des loisirs aux festivals et des formations aux programmations&#8230; Tant que \u00e7a sert, que \u00e7a rapporte, int\u00e9grons, mais attention \u00e0 qui sort des limites imparties !<\/p>\n<p>La fonction du clown est pr\u00e9cis\u00e9ment encadr\u00e9e : il rassure ou inqui\u00e8te selon que le pouvoir l\u2019y autorise ou pas. Hugo qui fit malmener le pouvoir par Triboulet dans <em>Le roi s\u2019amuse<\/em>, ou Coluche lorsqu\u2019il franchit la fronti\u00e8re de la candidature \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, l\u2019ont illustr\u00e9.<\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 de la relation ambigu\u00eb de l\u2019amuseur et du pouvoir, on peut lire dans l\u2019actualit\u00e9 des m\u00e9faits grotesques ou tragiques des clowns agressifs, un sympt\u00f4me bien plus inqui\u00e9tant que les fac\u00e9ties de nos clowns ou les d\u00e9rangements de ceux qui empruntent leur masque : c\u2019est celui de la perte de contact entre individus, et avec la r\u00e9alit\u00e9 des relations humaines. Ce que le spectacle vivant produit de partage qui questionne, qui stimule ou fait d\u00e9bat, mais ensemble, dans la relation charnelle du vivant et de la co-pr\u00e9sence, les r\u00e9seaux informatiques, vecteurs instantan\u00e9s d\u2019images et de communications en tous genres, le gomment ou l\u2019annulent, offrant \u00e0 la solitude la jouissance d\u2019une toute puissance \u00e0 manipuler et d\u00e9truire autrui sous le regard du plus grand nombre. Sous le masque d\u2019un clown, comme sur une console de jeu, l\u2019humain devient un \u00eatre virtuel que l\u2019on peut \u00e9liminer d\u2019un coup de manette.<\/p>\n<p>La d\u00e9mat\u00e9rialisation du spectacle dans une soci\u00e9t\u00e9 dont il est pourtant le ciment et\u00a0 le vecteur principal, stimule, d\u00e9clenche et amplifie les pulsions solitaires en leur offrant un \u00e9cho national ou plan\u00e9taire.<br \/>\nOui, le clown est ambigu, source de joie autant que d\u2019effroi, c\u2019est son r\u00f4le anthropologique, social et po\u00e9tique. Comme un conte, il nous tend un miroir, illuminant l\u2019ombre de nos enfers comme l\u2019ange d\u00e9chu avec la lumi\u00e8re qu\u2019il a d\u00e9rob\u00e9e au paradis. Il nous permet de regarder nos vies en face, de compenser notre angoisse de mort, nos \u00e9checs et nos pulsions destructrices par le plaisir du rire, dont c\u2019est sans doute la fonction physiologique essentielle.<\/p>\n<p>La figure du clown, bien loin de masquer, r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00e9tat d\u2019une soci\u00e9t\u00e9, et il n\u2019est pas surprenant aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e9loign\u00e9e de sa fonction artistique ou th\u00e9rapeutique, elle soit mise \u00e0 mal par la puissance m\u00e9diatique, qui dissout l\u2019art dans la communication, comme par exemple, la priorit\u00e9 du soin, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, est remplac\u00e9e par celle de la gestion.<\/p>\n<p>Alors, pas d\u2019amalgame ni de psychose pour quelques rigolos &#8211; mais pas vraiment marrants &#8211; d\u00e9guis\u00e9s en clowns. Arr\u00eatez le massacre \u00e0 la rotative, la nuit des masques vivants, et vive le rire \u00e9clatant et lumineux des clowns de chair et d\u2019os !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Philippe Goudard, clown et chercheur Aujourd\u2019hui, \u00eatre clown n\u2019est plus une sin\u00e9cure, c\u2019est moi qui vous le dis ! Clown, je m\u2019\u00e9tais install\u00e9 dans un certain confort, intellectuel sinon p\u00e9cuniaire. 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