Internet et la création

21 décembre 2007 par - Audiovisuel, Divers

La prolifération abyssale d’œuvres de tous types sur Internet, leurs reproductions infinies (tout se copie et se recopie), les possibilités innombrables de retouches, d’appropriations et de transformations grâce à des logiciels grand public donnent le vertige.
N’est-ce pas là que se déroule le spectacle haut en couleur d’une démocratisation de l’art qu’aucune politique n’aurait jamais pu rêver?
Non seulement tout le monde a accès à tout pour « presque » rien, mais chacun peut, à travers son site, son blog, devenir un maître d’œuvres et parfois, dans la jungle des clics, trouver son quart d’heure de gloire.
Mais quel attribut donner à cette démocratisation, à cet art?
Les inconditionnels du Net n’y réfléchissent pas, les uns croyant qu’une sélection naturelle s’opère de facto, une espèce de tri spontané du goût (bon ou mauvais), si pas du bon (ou non) sens, les autres faisant confiance à cette pensée réactionnaire de la technique : Google, Yahoo and Co ne seraient que des outils, « neutres », de simples « intermédiaires ».
L’illusion est totale car ce qui réussit, ce qui a du succès, n’a plus rien à voir avec le concept d’œuvre tel qu’il fut pensé jusqu’au dernier cours du temps.
S’il y a bien longtemps, toute œuvre s’adressait à Dieu, la sécularisation de l’art a entraîné un déplacement de cette adresse vers des publics – jusqu’à parfois idéaliser ceux-ci, soit en les niant, soit en en faisant une avant-garde pour la transformation du monde.
Sauf que sur le Net, il n’y a plus de public, la réception est purement narcissique, archi-individualisée. Peut-on même encore parler de réception au sens traditionnel du terme puisque ce que je cherche est ce que je désire, trouve immédiatement, zappant d’un clic ce qui me lasse ou m’importune dans l’immensité des images, des sons et des textes qui me sont offerts (la télévision au cube).  Toute vision sur le Web est fragmentée, surfée, fugace – qui y lit un livre entier?  Qui a cette patience à part les chercheurs, les thésards?

Hors Internet, un fragile équilibre existe encore aujourd’hui entre les dispositifs pour financer la création, les entreprises – éditeurs, producteurs, institutions – qui encadrent ces financements, les auteurs qui créent des œuvres, la critique qui prépare leur réception, les lieux qui les diffusent et les sociétés de gestion collectives qui perçoivent et répartissent les droits d’auteurs.

Tout cet équilibre déjà si instable s’effondre dans l’Internet : tout est art (aussi inepte soit « l’œuvre »), tout le monde est « auteur » (l’amateurisme règne en maître), tout cela sans grande médiation (ce sont les internautes qui jugent en se transformant aussi en critiques).
La difficulté, pour nous auteurs, c’est le piège qui nous est sans cesse tendu : le monde du Web est créatif, généreux, dynamique, neuf, « gratuit ».  Et nous, dès lors, serions coûteux, si pas élitistes.
Le chaos bouillonnant de l’Internet, ses aspects géniaux (on peut presque tout y trouver) ne doit pourtant pas nous empêcher de garder notre lucidité, nous libérant des effets de mode ou des accents idéologiques d’une certaine mondialisation débridée.

Pour qu’il prenne vraiment sens, tout art demande, plus encore aujourd’hui qu’hier, des dispositifs intermédiaires, des relais, des théories, des accompagnements, des politiques.  Sinon, les œuvres apparaissent comme de simples descriptions expressives (pur règne de la quantité) ou de piètres performances (par exemple, sur YouTube, une vidéo à succès de 45″, c’est l’image d’un chat qui, en l’absence de ses maîtres, tire compulsivement la chasse du WC, entraînant une note d’eau salée pour les propriétaires).

L’acte de créer ne relève pas seulement d’une spontanéité naïve.  Il appelle une forme d’expérience – de vie, d’appréhension du monde – qui surgit aussi d’un savoir dont la particularité est dans la multiplicité de sa transmission (de l’école à l’atelier, de l’autodidacte à la révélation).  De plus, la signification d’une œuvre ne se réduit pas au médium à travers lequel elle s’adresse aux publics.  Enfin, ces publics ne sont pas automatiquement experts dans l’analyse de la réception comme ils peuvent l’être, par exemple, devant un match de tennis ou une course à vélo.

Certains patrons de Telecoms ou de grandes entreprises de l’Internet, plus éclairés que d’autres, l’ont déjà compris.  Il s’agit de prendre langue avec les sociétés d’auteurs pour réfléchir ensemble sur les moyens de reconnaître dans un tel magma une qualité d’auteurs (et non d’amateurs qui ne demandent eux, de toute façon, que la monstration frénétique de leurs productions) et sur la recherche des critères de détermination et de rémunération des œuvres (détection, protection de leur intégrité, qualité technique-artistique de leur réception) distinctes de simples expressions.

Si un tel dialogue, fécond et respectueux des deux parties, n’aboutit pas – et rapidement – pour trouver ces nouvelles modalités, une seule manière de mondialiser l’univers artistique prévaudra, celle où l’art s’exécute et se consomme comme n’importe quel produit.

Et s’il en est ainsi, ce qui fait, ce qui a fait le propre de l’homme (ses cultures dans leur pluralité, leur créativité et leur diversité), déjà terriblement secondarisé (le politique, en général, s’en préoccupe peu), disparaîtra, ramenant l’humain à un stade technico-égotique des plus sinistre.

Luc Jabon, Président de la SACD Belgique

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